À l’élevage du Roch, tous les rêves sont permis (1/2)

16 April 2022Auteur : Mélina Massias

De ses premiers pas à cheval, sur les Boulonnais de son grand-père, à l’achat d’Émilie du Gd Bois, une jument qui n’était pas nécessairement destinée à la reproduction, jusqu’à l’avènement de l’olympique Urvoso du Roch, miraculé devenu crack international, Antoine Bollart a savamment construit son élevage, au cœur du Pas-de-Calais. Cet homme de la terre, agriculteur de métier, conduit son petit troupeau de chevaux aux côtés de son épouse, Christine, depuis un peu plus de vingt ans. Après avoir fait naître une vingtaine de poulains et connu le succès grâce au fils de Nervoso, le couple se donne encore le droit de rêver en grand.

À l’heure où les grands élevages sont légion, où la production de plusieurs dizaines de poulains chaque année devient de plus en plus fréquente à travers l’Europe, certains professionnels préfèrent rester à taille humaine, en développant une ou deux souches qu’ils connaissent bien. Une stratégie souvent payante, qui permet de faire émerger des cracks. Au cœur du Pas-de-Calais, à Cavron-Saint-Martin, petite commune rurale de moins de mille habitants, la Ferme Saint Roch fait place belle aux équidés. Depuis 1996, Antoine Bollart, sa femme, Christine, et leurs quatre enfants cultivent leur passion sur leurs terres. Avant de connaître le succès grâce à un certain Urvoso, grand serviteur de l’équipe de France sous la selle du Nordiste Nicolas Delmotte, qui l’a conduit d’abord aux Européens Longines de Rotterdam, en 2019, puis aux Jeux olympiques de Tokyo, en 2021, remportant entre temps deux sérieux Grands Prix 5* à La Baule et Chantilly, Antoine Bollart a d'abord rencontré les chevaux sur l’exploitation familiale. “Je suis fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’agriculteur”, débute le jeune sexagénaire. “Nous sommes agriculteurs de génération en génération. Dans les années soixante, nous avions encore des chevaux qui nous permettaient de travailler. Cela a duré quelques années. Petits, nous montions sur nos Boulonnais et partions aux champs avec notre grand-père. Nous avons toujours baigné dans cette vie-là.”

Urvoso du Roch à ses débuts avec Nicolas Delmotte. © Sportfot

Emilie du Gd Bois, la jument d’une vie

Issu du monde rural et de la terre, Antoine Bollart suit la voie ouverte par les générations précédentes. Sur une vaste propriété, dont il est locataire, il élève d’abord des vaches. Mais, sans tarder, sa passion pour les chevaux le rattrape. “Nous avons toujours aimé les chevaux. Nous sommes allés apprendre l’équitation, à une dizaine de kilomètres de la maison. Nous prenions notre vélo et allions monter à cheval. Par la suite, notre père nous a acheté un cheval”, poursuit-il. Dès lors, le jeune garçon nourrit le rêve de s’acheter son propre cheval, une fois qu’il serait installé en tant qu’agriculteur. Alors père de famille, Antoine patiente une dizaine d'années avant de passer le cap. Ses enfants grandissants, il se lance à la recherche de sa perle rare. “J’étais en quête d’un cheval d’âge, pour respecter l’adage ‘à jeune cavalier, vieux cheval’. Un ami avait une écurie et quelques chevaux à me présenter”, se souvient le Nordiste. “En fin de compte, aucun ne me convenait vraiment. Au bout de l’allée de l’écurie, j’ai repéré une petite jument qu’il venait de récupérer. J’ai dit : ‘je veux celle-là’ et je l’ai achetée. Je suis revenu avec une jeune jument de quatre ans, qui s’appelait Emilie du Gd Bois, sans connaître ses origines. Comme elle n’était pas très grande, je me suis dit que c’était impeccable pour mes enfants.” 

Émilie du Gd Bois, la mère d'Urvoso et base de l'élevage du Roch. © Collection privée

Fille de Grand d’Escla et Querida d’Auterive, une fille du bon Anglo-Arabe Samuel, Émilie, petite jument alezane, est d’abord destinée au loisir et au sport. Dans sa souche maternelle, la Selle Français, née, elle aussi, dans le Pas-de-Calais, ne compte pas pléthore de champions, bien qu’elle ait un frère utérin, Irano du Gd Bois, crédité d’un ISO 131 en jumping et que sa troisième mère, Hardie du Bois, ait produit Gemini, indicée 138 en saut d’obstacles avant d’elle-même engendrer quelques bons produits. “Son père, Grand d’Escla, était un fils d’Almé. C’était une bonne origine”, précise l’éleveur. Pourtant, celle qui devait être une jument de famille révèle une tout autre facette. “Il s’est avéré que nous ne pouvions pas la monter tant elle était sensible à tout. Pour un amateur comme moi, et pour mes enfants, c’était trop difficile”, concède Antoine. Prise au travail par des amis, Emilie fait montre de qualités, qui auraient sans doute pu la conduire à avoir une belle carrière sur les terrains de compétitions Amateurs, mais une blessure à l’antérieur droit vient compliquer les plans du Nordiste. Sur les conseils de Didier Delsart, ami de longue date, l’agriculteur change son fusil d’épaule et décide de consacrer sa petite alezane à la reproduction. Ce choix acte le début officiel de l’élevage du Roch et les succès qui en découlent.

Un caractère de matrone

Pourtant, rien n’était joué d’avance. Initialement acquise pour faire la joie de toute la famille, Émilie se dirige vers une nouvelle vie et entraîne ses proches dans cette folle aventure qu’est l’élevage. Antoine parle de son vœu de se lancer dans l’élevage en faisant inséminer sa jument à son vétérinaire. Quelle ne fut pas sa surprise quand ce dernier lui lança un radical “tu n’auras jamais de poulain, cette jument est une jumelle !” En effet, le 20 avril 1992, Querida d’Auterive n’avait pas donné naissance à un, mais bien à deux produits de Grand d’Escla : Émilie, et son jumeau, donc, Élan du Gd Bois. Un fait rare en élevage, mais qui peut, la preuve en est, déboucher sur de belles histoires. “Émilie est un petit bout”, glisse l’éleveur, qui ne lâche pas son idée d’avoir un poulain de sa jument de cœur. Au bout d’une poignée de tentatives, l’alezane est gestante de Coquin du Manoir (SF, Nut des Garandons x In Chala A), un étalon originel ayant saillie une vingtaine de jument entre 1998 et 2000 selon les données du SIRE. En mai 1999, naît alors Little Roch, premier à porter l’affixe de la famille Bollart.

Merveille du Roch, le deuxième produit d'Émilie. © Sportfot

Délicate sous la selle, Émilie fait profiter sa progéniture de son caractère bien trempé, une qualité sans doute primordiale chez les vraies matrones. “C’est vraiment ma jument. Elle me connait bien et même s’il est très difficile avec les autres, elle est très respectueuse avec moi”, confie Antoine. “Je m’entends très bien avec elle et c’est une très bonne mère. Quand elle donnait naissance à ses poulains, je pouvais les prendre, les manipuler, etc. Elle est un véritable compagnon de vie, comme pourrait l’être un chien. Malgré tout, elle a un caractère de feu ! En pâture, avec les autres chevaux, si elle décidait que personne n’allait rentrer à l’écurie, personne ne rentrait. Tous les chevaux étaient derrière elle et personne ne bronchait. C’était une vraie cheffe.” Désormais âgée de trente ans, et avec les signes physiques qu’induit inévitablement le temps qui passe, la petite alezane n’en reste pas moins une véritable dominante. “Encore aujourd’hui, si elle ricane une fois, tous les autres sont au pas derrière elle. Quand quelque chose n’allait pas, elle a toujours su me le dire. C’est incroyable”, s’émeut le passionné, qui savoure la chance d’avoir croisé la route d’une telle jument, dotée en plus d’une santé de fer.

S’entourer des bonnes personnes

Après Little, Émilie donne naissance à la bien nommée Merveille du Roch, en juin 2000. Cette fille d’Aristocrate’Jac (SF, Jalisco B x Emir IV, AA) signe le véritable début de la success story des Bollart. Comme son cadet, la Selle Français est confiée à Didier Delsaert. Rapidement, le pilote décèle un potentiel intéressant chez la protégée de l’élevage du Roch. “Il m’a dit : ‘tu as un sacré cheval, tu devrais la présenter à Bruno’. Je lui ai demandé : ‘Bruno qui ?’, ce à quoi il m’a répondu : 'Broucqsault'. Je me suis dit qu’il était fou, que je n’allais pas emmener ma jument au vainqueur de la finale de la Coupe du monde ! J’ai fini par lui montrer, et il a décidé de la prendre au travail pour un mois. Cela s’est transformé en deux, puis trois, puis huit mois”, retrace Antoine. D’abord montée par Anthony Barbier à quatre et cinq ans, la jument baie passe aux rênes d’Alexandre Sueur pour attaquer les Cycles classiques réservés aux montures de six ans. À Verquigneul, chez le regretté Bernard Lesage, Merveille fait ses preuves, pour le plus grand bonheur de ses propriétaires et naisseurs. “Nous sommes allés là-bas avec notre casquette d’amateurs, et Merveille a terminé première des six ans A et deuxième de la région”, sourit le Nordiste. “Bruno s’est ensuite occupé de la vente de Merveille, qui s’est avérée être une bonne jument.” Trois ans après avoir mis au monde la toute bonne Merveille, Émilie donne naissance à Prince du Roch, un fils de Boléro de Brecey (SF, Le Tôt de Semilly x Starter). Lancé en compétition par Daniel Delsart, le hongre poursuit ses gammes avec Nicolas Duhamel, avec qui il performe jusqu’en CSI jeunes chevaux à sept ans, obtenant un indice 140 en 2010, avant de s’envoler aux États-Unis. Un nouveau succès qui en appelle d’autres pour l’élevage nordiste.

Le performant Prince du Roch, ici avec Stéphanie Dumartin. © Sportfot

En retraçant l’itinéraire qui l’a mené à produire d’excellents chevaux, Antoine n’a de cesse de souligner l’importance des gens qui l’ont accompagné, aiguillé et conseillé pour se lancer dans l’élevage. “Le succès d’Urvoso a commencé à attirer beaucoup de monde. Les gens venaient à la maison et me demandaient comment j’avais fait pour avoir un tel cheval. Je leur répondais que ce n’était pas de ma science, et que cela découlait surtout du fait de m’être entouré des bonnes personnes, qui m’ont aidé à choisir les meilleurs croisements possibles”, abonde l’éleveur. Et de préciser : “Je monte à cheval, mais je ne suis pas cavalier. Je suis plutôt un cow-boy qui rentre ses vaches avec son cheval, mais c’est tout. J’ai fait quelques parcours d’obstacles, mais ça s’arrête là. Mon métier, c’est éleveur, c’est ce que j’aime.”

De Didier Delsart, qui a souvent accueilli Émilie en fin de gestation dans sa structure, afin qu’elle mette bas dans les meilleures conditions, en passant par Bruno Broucqsault, qui compte toujours plusieurs “du Roch” dans ses écuries, ou encore Bernard Le Courtois, à la tête du haras de Brullemail, d’où les cracks Katchina, Ornella et autres Jaguar Mail, Antoine n’oublie personne dans cette réussite presque collective. “Je ne peux que remercier les gens qui ont œuvré pour moi en tant qu’éleveur. Je ne vais pas dire que je n’ai rien fait, mais j’ai essayé d’écouter ceux qui savent”, ajoute le Nordiste. “Je ne suis pas parti à l’aveuglette : le fait d’avoir rencontré Bruno m’a permis de lui demander quels croisements seraient judicieux. J’appelle aussi régulièrement Monsieur Le Courtois pour discuter d’élevage et des étalons. Nous sommes fiers d’avoir réussi le croisement qui a mené à Urvoso, mais je le répète : il faut s’entourer des bonnes personnes, les écouter et donner le meilleur dans son rôle d’éleveur et dans les soins apportés aux chevaux.” 

Si Merveille et Prince ont déjà prouvé toutes les qualités de la protégée d’Émilie, c’est bien Urvoso qui va faire entrer l’élevage du Roch dans la lumière. Grâce à sa dévotion et sa persévérance, Antoine est parvenu à atteindre le sommet. Pourtant, sans les soins de son éleveur, Urvoso du Roch, la star de l’élevage, aurait pu rejoindre les cieux bien plus tôt que prévu… “Je ne pensais pas m’en sortir avec ce petiot…”, souffle l’éleveur. “Peut-être que dans une grosse écurie, avec cinquante naissances par an, ce poulain n’existerait plus. J’ai passé des heures avec lui, pour le soigner, tous les jours.” Pendant trois semaines, l’attachant alezan a oscillé entre la vie et la mort. 

Urvoso du Roch à quelques heures de vie, aux côtés de sa mère, Émilie du Gd Bois. © Collection privée

La seconde partie de cet article est disponible ici. 

Photo à la Une : Antoine Bollart et sa chère Émilie du Gd Bois. © Collection privée

AuteurMélina Massias