À l’élevage du Roch, tous les rêves sont permis (2/2)

19 April 2022Auteur : Mélina Massias

De ses premiers pas à cheval, sur les Boulonnais de son grand-père, à l’achat d’Émilie du Gd Bois, une jument qui n’était pas nécessairement destinée à la reproduction, jusqu’à l’avènement de l’olympique Urvoso du Roch, miraculé devenu crack international, Antoine Bollart a savamment construit son élevage, au cœur du Pas-de-Calais. Cet homme de la terre, agriculteur de métier, conduit son petit troupeau de chevaux aux côtés de son épouse, Christine, depuis un peu plus de vingt ans. Après avoir fait naître une vingtaine de poulains et connu le succès grâce au fils de Nervoso, le couple se donne encore le droit de rêver en grand. 

La première partie de cet article est à (re)lire ici.

Un beau jour de juin 2008, un certain Urvoso du Roch commence sa vie sur terre. Mais l’attachant petit alezan part sur le mauvais pied. “Juste après la naissance d’Urvoso, il y a eu une vague de chaleur intense. Émilie était dehors, avec son petit poulain. En l’espace d’une journée, il a attrapé un coup de chaud, ou quelque chose comme ça, et nous l’avons retrouvé presque mort”, retrace l’éleveur, les souvenirs encore intacts. “Nous l’avons soigné pendant trois semaines. Je lui ai donné un produit réhydratant tous les jours, et nous essayions de lui donner quelques gouttes de lait, même si cela pouvait lui provoquer des diarrhées. Franchement, je pensais que nous allions le perdre. Son arrière-mai était à vif et tous les jours, je me désolais qu’il soit encore par terre. Je pensais que nous n’arriverions pas à le sauver et j’étais prêt à abandonner. Un jour, j’ai dit à mon épouse : ‘s’il n’est pas levé demain, j’arrête’. Et puis, je ne sais pas pourquoi ni comment, mais le bon Dieu nous a écoutés : le lendemain, le petit poulain était debout et allait bien ! C’était un miracle.” Et une nouvelle fois, Antoine Bollart souligne l’importance de son entourage dans cette réussite, et notamment la place de Bruno Broucqsault, qui lui a permis de rencontrer un vétérinaire belge lui ayant donné un traitement pour aider Urvoso.

Nervoso, le père d'Urvoso, sous la selle de Bruno Broucqsault. © Sportfot

Urvoso, le miraculé devenu crack

Malgré ses quatre premières semaines de vie difficiles, Urvoso combat le destin et se remet sur pied. “Ensuite, il a été traité comme les autres, mais est resté un cheval difficile. Il était proche de l’Homme, mais restait méfiant et se défendait en raison des piqûres et autres soins que nous lui avions fait subir”, développe l’éleveur à la tête de l’affixe du Roch. Ce caractère à la fois délicat et affirmé, aussi hérité de sa chère mère, Émilie du Gd Bois, suit Urvoso au fil des années. Lors de son débourrage, le constat est le même : l’alezan n’est pas le plus simple. Présenté à un acheteur potentiel, Urvoso ne lui tape pas dans l'œil. “Tu sais, ton cheval ne sautera pas très haut, son dos est carpé”, dit-il alors à Antoine. Une fois encore, le fils de Nervoso (SF, Le Tôt de Semilly x Galoubet A) déjoue les pronostics. Sa force, son respect et son envie de bien faire prennent le dessus. D’abord sorti en compétition par Cyrille Comte et Louis Bernast, le Selle Français rejoint la famille Echelard à l’été 2014. “Bruno avait pris Urvoso avec d’autres chevaux, pour voir ce que cela donnerait. Un jour, il est revenu en me disant qu’il l’avait vendu et qu’il était parti dans le bas de la France. J’ai alors perdu sa trace”, poursuit le naisseur du vaillant alezan.

Avec Victoire et Paul Echelard, Urvoso dispute quelques épreuves jusqu’à 1,35m et est même aperçu aux rênes de Julien Gonin pour deux épreuves, en avril 2016. Après un peu moins de deux ans loin de son Nord natal, le Selle Français fait son grand retour. D’abord discret, l’alezan dispute ses premiers parcours avec Laurent Guillet, qui décèle un vrai potentiel chez cette nouvelle recrue. Entraîneur d’un certain Nicolas Delmotte, le pilote parle de sa monture à son élève. “C’est là que sa carrière a débuté”, synthétise Antoine. “Laurent Guillet avait dit à Nicolas qu’il lui avait trouvé un crack. Et il ne s’est pas trompé !” La boucle est bouclée : Urvoso est de retour chez lui, chez un cavalier que connaît bien Bruno Broucqsault, pour lui avoir inculqué les bases de l’équitation dans sa jeunesse. Grâce au soutien de la discrète mais très investie Marie-Claudine Morlion, le Nordiste s’offre un cheval de choix. Bien que peu expérimenté, le Selle Français séduit immédiatement Nicolas, au contraire de sa future propriétaire, qui ne l’a vu qu’une seule et unique fois avant d’en faire l’acquisition. Cette-dernière était alors à la recherche d’une jument baie, âgée de sept ans. Au milieu d’autres chevaux, Laurent Guillet a présenté Urvoso, huit ans, à Nicolas. La propriétaire s’est ensuite retrouvée blessée à l’épaule et au bras, avant d’avoir pris une décision. Face à l’enthousiasme de son cavalier, la septuagénaire donne finalement son accord pour l’achat d’Urvoso… depuis son lit d’hôpital !

Urvoso et Nicolas Delmotte aux Jeux olympiques de Tokyo. © Sportfot

Le couple débute doucement, à 1,20, 1,30 puis 1,40m. “Nicolas a pris son temps”, souligne Christine Bollart. Et son époux de confirmer : “Le succès d’Urvoso tient aussi du savoir-faire et de la patience de Nicolas. Dans d’autres mains, Urvoso n’aurait pas été Urvoso.” Avec sa technique singulière et son cœur plus gros que lui, l’alezan ne tarde pas à s’illustrer au plus haut niveau. Acquis en 2016 par sa nouvelle propriétaire, le Selle Français passe un peu plus de deux années à évoluer principalement à 1,45m, avec quelques apparitions à 1,50m. En 2019, tout s’accélère : ses premiers parcours à 1,60m, ses premiers Grands Prix et Coupes des nations 5* et surtout, son premier championnat. Ilex VP s’étant blessé, Nicolas Delmotte propulse Urvoso sur le devant de la scène en l’emmenant à Rotterdam, pour l’échéance continentale. Aux Pays-Bas, la paire signe la meilleure performance française, terminant seizième en individuel. Puis, l'ascension se poursuit de façon exponentielle. Une victoire dans le Grand Prix 3* d’Oliva lance l’année 2021, lors de laquelle Urvoso s’imposera dans les temps forts des CSIO 5* de La Baule et CSI 5* de Chantilly. Aucun doute ne plane : l’alezan sera du voyage à Tokyo. Victime de coliques au Japon, le hongre ne peut aller au bout de la compétition, mais le pire est évité. Un mois plus tard, Nicolas Delmotte présente une dernière fois son complice à l’international, sur la plus belle piste du monde : celle d’Aix-la-Chapelle. Le duo se paye le luxe de s’offrir le Prix de Rhénanie du Nord, épreuve phare du vendredi ô combien difficile. Une ultime Marseillaise qui viendra mettre un point final à cette association, puisqu’Urvoso prend la direction de l’Irlande, pour évoluer sous la selle du jeune Tom Wachman, élève de Cian O’Connor. “Nous avons vraiment vibré en suivant les aventures d’Urvoso”, savoure son naisseur. “Lorsque mon épouse et moi serons retraités, nous irons voir notre cheval en Irlande. Urvoso sera toujours notre cheval.” 

Urvoso et Tom Wachman à Wellington. © Sportfot

Une vie au grand air

Si cette vente a définitivement mis l’élevage du Roch sous le feu des projecteurs, Antoine déplore toutefois le manque de crédit accordé au travail des éleveurs, sans qui les sports équestres ne pourraient exister. “J’ai fait naître quelques bons chevaux. C’est bien, mais il faut que certains d’entre eux soient performants pour financer tout le monde. Lorsqu’on est éleveur, on ne gagne pas grand-chose et on n’est pas très riche. C’est un petit ce que je regrette dans notre système français en saut d’obstacles : il n’y a pas toujours assez de reconnaissance donnée aux éleveurs. Il serait sympathique que nous ayons une prime en fonction des performances de nos chevaux, comme cela peut être le cas dans les courses, plaide l’agriculteur. “Avec Urvoso aux Jeux olympiques, cela a été l’effervescence dans le Pas-de-Calais, d’autant plus que Nicolas est aussi du Nord. Cela prouve que nous avons aussi de bons chevaux, comme en Normandie !”

Pour autant, pas question pour Antoine de changer ses habitudes et de céder à l’appel de la ponction ovocytaire et autres transferts d’embryons à gogo. “On m’a proposé ces techniques récemment, mais j’ai décliné. Je suis resté très terre à terre, un petit éleveur, avec quelques juments”, estime le Nordiste. “On ne refera pas la France avec moi ! (rires) Nous ne voulons absolument pas nous tourner vers une intensification dans la production de poulains. Nous aurions peut-être dû, mais, pour l’instant, c’est non. Nous avons bien-sûr recours à l’insémination artificielle, mais c’est tout. Nous travaillons avec un vétérinaire d'origine belge, Tom Dupont, qui élève aussi des Selle Français et Pur-Sang Arabe. Nous nous connaissons très bien et nous faisons confiance.”  

À l'élevage du Roch, le bonheur est dans le pré ! © Collection privée

Passé l’insémination et la gestation, les poulains “du Roch” grandissent au grand air, dans les prairies d’Antoine. “Quatre-vingt-dix pourcent de l'exploitation est dédié aux vaches. J’ai un endroit pour stocker la paille, et j’ai aménagé une stabulation libre de 300m² pour les chevaux. Ils vivent la majorité du temps en pleine liberté, ensemble. Ils peuvent rapidement reprendre leur instinct sauvage, alors nous nous attachons à les manipuler et les habituer à l’Homme”, détaille l’éleveur, qui consacre plus d’une dizaine d’hectares à ses équidés et produit lui-même son fourrage pour la période hivernale. Un mode de vie payant, qui, outre Merveille, Prince et Urvoso, a ensuite fait émerger Vulcain, un autre poulain issu du croisement magique avec Nervoso. “Bruno nous avait conseillé quelques étalons qu’il connaissait bien, comme Joyau de Bloye (SF, Diamant de Semilly x Quidam de Revel), qu’il avait monté, ou Calvaro (Holst, Caletto x Capitol I). Par la suite, il a également concouru avec Nervoso et en est propriétaire en partie, avec Gênes Diffusion. Il nous a donc suggéré d’utiliser ce grand cheval sur notre petite Émilie”, explique Antoine. Cela donne d’abord la star de l’élevage, puis son propre frère, Vulcain. “Urvoso était beaucoup plus grand que son frère. Peut-être que l’un tenait plus de son père, et l’autre de sa mère”, note-t-il. Piloté par Nicolas Duhamel de 2013 à 2021, le petit alezan obtient un ISO 141 et offre à sa mère un troisième produit indicé à plus de 140. Désormais, Vulcain évolue sous selle Amateur, avec le tout jeune Maxime Milon. “Emilie nous a donné dix poulains en tout. Pour une jument qui ne devait pas en avoir, ce n’est pas si mal”, apprécie Antoine. Retraitée, la belle de trente ans profite des prairies nordistes et garde un œil sur sa dynastie, loin d’être éteinte.

Kiss Me du Roch, sa mère, Texane du Roch, et son frère utérin, Légende du Roch. © Collection privée

Prolonger le rêve avec Génie, Légende et consort 

En 2014 et 2016, Émilie a donné deux derniers poulains à son éleveur. Espoir du Roch, d’abord, un fils du KWPN Liberto (Libero H x Wolfgang), débuté par Louis Ricq et Thomas Lambert puis passé sous selle Amateur en juin 2021 avec Margot Kula. Génie du Roch ensuite, un autre fils de Nervoso en qui Antoine fonde de grands espoirs. “Génie est le vrai frère d’Urvoso, mais il est tout noir, noir feu ! Il a six ans et était confié aux frères Lambert l’année dernière”, révèle l’éleveur. D’abord monté par Tanie Grepilloux, l’étalon a pris part à la finale des cinq ans avec Thomas Lambert. Si le résultat n’était pas celui espéré, en raison d’une baisse de forme du Selle Français, la saison 2022 a été lancée de la meilleure manière. “Bruno m’a toujours dit ‘ramène-moi ton cheval’. Alors, j’ai décidé de le lui confier et sa fille, Pauline, en a pris les rênes. Il est arrivé en janvier et Pauline a déjà eu de bons résultats avec lui, notamment en Espagne où il a disputé des épreuves internationales réservées aux jeunes chevaux”, se réjouit l’éleveur. “Il a plus de souplesse d’Urvoso, parce qu’il n’a pas le même dos. Bruno et sa fille l’adorent.” Le néo-couple semble bien parti pour faire parler de lui après avoir signé plusieurs sans-faute à Vejer de la Frontera le mois dernier. Conservé entier, le bien nommé Génie doit encore faire ses preuves pour séduire les éleveurs, mais son propriétaire se donne le droit d’espérer. “Génie n’est pas un grand cheval, il fait 1,63m. Mais nous connaissons tous un très, très grand crack qui faisait à peine 1,60m. Il avait d’ailleurs la même robe noire que Génie…”, rêve, dans un sourire, Antoine, en pensant au champion olympique de Séoul : Jappeloup.

Génie du Roch en action avec Pauline Broucqsault.

Fidèle à son Émilie chérie, l’agriculteur a conservé deux de ses filles pour poursuivre son travail : Star, une fille de Joyau de Bloye, et Texane, descendante de Calvaro. La première a notamment donné, sur quatre produits, la bouillonnante Diane du Roch, fille de Quality Touch (Old, Quick Star x Landgraf I), créditée d’un ISO 124 et qui pourrait être vouée à l’élevage et Gazelle, dont le père n’est autre que… Nervoso, of course! Tout comme Génie, cette dernière poursuit sa formation avec Pauline Broucqsault. Texane, elle aussi, a engendré quatre produits, dont la plus âgée, Déesse, fille de l’incontournable Nervoso, a obtenu un ISO 126, venu récompenser ses sorties en Cycle classique six ans, avant de passer aux rênes de la cavalière amateur Angèle Maillard. Les plus jeunes produits de Texane, Kiss Me (Baloubar Mail) et Légende (Nervoso) pourraient bien suivre les traces du grand Urvoso… “Légende a la robe et le caractère d’Urvoso. J’ai l’impression de revoir mon petit poulain ! Il vient d’avoir dix mois et je pense qu’il sera un très, très bon cheval. Kiss Me, elle, a hérité du caractère d’Émilie. Elle a deux ans et a aussi la même robe qu’Urvoso. Ces deux-là sont vraiment typés Urvoso. S’ils pouvaient l’être jusqu’au bout…”, imagine Antoine. 

Le beau Légende du Roch. © Collection privée

Épanouis et satisfaits du travail accompli jusqu’à maintenant, Christine et Antoine Bollart n’ont pas dit leur dernier mot. Le couple espère voir encore longtemps prospérer l’affixe du Roch. Alors, quelles ambitions peuvent-ils encore nourrir, après la farouche réussite du miraculé Urvoso ? “Vivre vieux !”, répond immédiatement Antoine. “Pour que nous puissions voir tous les descendants d’Émilie grandir. Mon petit Légende a à peine un an : nous le verrons peut-être sur des beaux parcours à dix ans. Ce que je peux souhaiter, c’est que ma lignée ne s’arrête pas là et qu’elle continue, de pouvoir encore l’améliorer et que nous puissions être fiers de ce que nous avons réalisé. J’espère aussi que nous gagnerons un petit peu d’argent, pour continuer à faire des voyages pour suivre nos chevaux.” À l’élevage du Roch, tous les rêves sont définitivement permis.

Photo à la Une : L’élevage du Roch. © Collection privée

AuteurMélina Massias