“En ce moment, notre sport est mis à rude épreuve”, Fanny Guerdat Skalli (2/2)

07 August 2022Auteur : Mélina Massias

Fraîchement mariée, maman d’une adorable petite fille et entourée de chevaux de qualité, Fanny Guerdat Skalli mène une vie idyllique. Installée à Elgg, près de Zurich, aux côtés de son époux, le champion olympique Steve Guerdat, la Française trace sa route et se forge son propre nom. Après avoir remporté son premier flot au niveau 5* il y a un an, celle qui n’a pas caché avoir traversé quelques mois plus difficiles cette année revient en force, avec la farouche volonté de gravir les échelons, sans griller les étapes. Avec toute la franchise qui la caractérise, la récente lauréate du Grand Prix 2* de Courrière s’est livrée sur ses ambitions, ses cracks, ses années Jeunes, mais aussi sur sa vision sur le bien-être animal ou encore l’élevage. Deuxième et dernière partie de cet entretien.

La première partie de cette interview est à (re)lire ici.

Avant de revenir sur le devant de la scène ces dernières années, vous avez participé à trois championnats d’Europe, à poney d’abord, puis dans les catégories Juniors et Jeunes Cavaliers. Que retenez-vous de ces trois expériences continentales ?

Avec le recul, j’aurais aimé m’investir davantage dans cette aventure. C’est une chance de pouvoir participer à ces événements et de faire partie des cinq meilleurs français de sa génération. Je pense que j’ai pris ces sélections un peu trop à la légère. J’avais l’impression que c’était presque normal de faire ça, alors que ça ne l’est pas du tout ! J’ai eu la chance de pouvoir participer à mes premiers championnats d’Europe à poney avec Milford de Grangues (PFS, Shining Starr Aristo x Laudanum, PS), avec qui je gagnais quasiment tous les Grands Prix. Ensuite, tout s’est enchaîné avec Manon de la Lande (SF, Quito de Baussy x Starter, qui n’est autre qu’une sœur utérine de Valmy de la Lande, ndlr), que j’ai montée en Juniors, puis j’ai rencontré ma jument Candy (705, Old, Calido I x Acorado), avec laquelle j’ai évolué en équipe de France en Jeunes Cavaliers. Je n’ai pas assez profité de ces moments-là et je ne me suis pas assez investie. C’est d’ailleurs pour cela que mon niveau n’est pas aussi bon que je l’aimerais aujourd’hui. Quand je vois le parcours de Margaux Rocuet et Edward Levy, qui étaient en équipe avec moi, je me dis “Fanny, tu ne t’es pas donné les moyens d’y arriver comme tu aurais dû le faire”. Mais il ne faut pas avoir de regrets et je regarde vers l’avant. Je vais essayer de rattraper tout ça.

Candy, ici sous la selle de Fanny lors d'une épreuve à Megève en 2013, a disputé les championnats d'Europe Jeunes Cavaliers et se consacre désormais à la reproduction. © Sportfot

Fraîchement mariée, maman d’une adorable petite fille, installée dans un endroit de rêve, entourée de chevaux… Votre vie semble presque tirée d’un conte de fées ! Comment vivez-vous tout cela ?

J’essaie d’ouvrir les yeux et de me dire que j’ai beaucoup de chance. C’est aussi pour cela que je travaille avec mon coach mental. Quand on a la chance d’avoir tout ce que j’ai, il arrive parfois que l’on ferme un peu les yeux. Il est vrai que j’ai une vie idyllique. J’ai beaucoup, beaucoup de chance. Parfois, on trouve des petits défauts à cette vie, mais il faut toujours regarder le positif. J’ai beaucoup de chance d’avoir un mari comme Steve, une fille comme Ella, ma famille et tous les gens qui m’entourent pour pouvoir réussir sportivement. Ils sont tous derrière moi. Toute mon entourage est derrière moi. J’ai aussi ma groom, Valentine, que je remercie encore une fois d’être là. Sans elle, je ne serais pas là aujourd’hui. Elle fait partie de tout cela. J’ai juste énormément de chance.

“J’ai toujours été et suis encore Fanny Skalli”

Dans la vie comme sur les terrains, vous êtes forcément associée à votre époux, Steve Guerdat, dont vous portez le nom. N’est-ce pas difficile d’être parfois considérée comme “la femme de” ?

J’ai tenu à garder le nom de Skalli quand même, et ne pas m’appeler uniquement Guerdat. D’abord, les gens me connaissent sous mon nom, et j’ai toujours été Fanny Skalli. Je le suis encore ; on m’a simplement ajouté un petit plus. Je suis fière de porter ce nom-là, parce que je suis forcément très fière de mon mari. Je l’admire en tant que cavalier et homme de cheval. Mais cela n’a pas changé grand-chose pour moi.

En dehors de l’encadrement apporté par Steve Guerdat, bénéficiez-vous des conseils d’un entraîneur ?

Oui, mon beau-père est toujours mon entraîneur. Il me suit depuis des années. J’ai eu la chance d’avoir une super coach quand j’étais jeune. Il a ensuite pris la relève, il y a maintenant sept ou huit ans. Il a tout vécu et est encore là. Il vient désormais en Suisse pour m’entraîner, et il travaille aussi avec Steve. C’est top. Nous sommes une grande équipe et nous nous entendons tous très bien. Il n’y a que du positif pour le sport.

Steve Guerdat n'est jamais bien loin de son épouse. © Mélina Massias

En saut d’obstacles, presque encore plus que dans n’importe quel autre sport, les femmes semblent presque disparaître des radars de compétition à l’âge adulte. Selon vous, quels facteurs peuvent expliquer que les jeunes filles, toujours extrêmement nombreuses à pratiquer l’équitation, s’éclipsent au profit des hommes au plus haut niveau, comme en atteste le classement mondial Longines ?

C’est un peu comme dans tous les sports. À un moment, la femme doit arrêter l’équitation parce qu’elle fait des enfants. J’ai eu la chance de pouvoir avoir mon enfant pendant le Covid, donc je n’ai pas raté de concours majeurs. Steve a continué à monter Jonka pendant ce temps-là pour la garder dans le coup. Je pense qu’il est très difficile d’allier ensuite le sport et la vie de famille. J’ai beaucoup de chance de pouvoir compter sur une jeune fille qui s’occupe extrêmement bien de ma fille. Sans cela, il est difficile de pratiquer un sport, surtout l’équitation, qui prend énormément de temps. Toutes les cases doivent être remplies au millimètre, parce que le sport requiert 100% de concentration. Mon entourage me soutient énormément et je leur en suis reconnaissante. Ma maman m’a énormément aidée les premiers temps, et depuis janvier j’ai une nounou incroyable. Sportivement parlant, on ne peut pas rêver mieux. Comme dans d’autres sports, les hommes vont peut-être prendre un peu plus de risques pour gagner une épreuve, mais je ne pense pas qu’ils soient meilleurs. Est-ce que le fait d’être maman change notre rapport au sport ? Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression que cela ait changé pour moi, mais il est certain que la vie de famille prend beaucoup de temps. Déjà, la maman porte l’enfant. Ensuite, cet enfant a besoin de sa maman. Donc je pense que cette partie-là rentre largement en compte.

Jonka, ici au CSI 5* de Genève l'hiver dernier. © Mélina Massias

“L’élevage me passionne de plus en plus”

Vous montez le remarqué Freud de Kreisker, un étalon de sept ans, plusieurs très bonnes juments, et certaines de vos anciennes complices, à l’image d’Anthemis du Fresne (SF, Messire Ardent x Fortress de Moens) se consacrent désormais à la reproduction. Dans quelle mesure vous intéressez-vous à l’élevage ?

J’essaye de plus en plus de m’intéresser à l’élevage. Mon papa (Philippe Skalli, ndlr) est éleveur (sous l’affixe “des Douces”, ndlr), aux côtés de la famille Dufour, mais je ne suis pas une professionnelle du sujet. J’apprends à connaître les origines de mes chevaux, donc je pars de loin (rires). À la base, je ne suis pas du tout passionnée par l’élevage, mais cela me passionne de plus en plus. Je découvre un peu cet univers. Le premier mordu d’élevage reste mon papa. Il nous consulte de plus en plus concernant les croisements, mais au départ, il faisait ses propres choix. Il est également très bien conseillé par un éleveur. Nous avons pris conscience de l’importance d’avoir de bonnes juments. Les étalons, eux, produisent parfois des centaines de poulains par année. Forcément - et heureusement - certains de leurs produits sortent du lot. La jument, elle, n’en a qu’un par an. Jonka a déjà deux produits, dont une jument de dix ans, Mademoiselle-A (BWP, Corland), qui a été classée jusqu’à 1,55m (avec la jeune britannique Jodie Hall McAteer, ndlr). Les juments sont primordiales. Même si mon père est impliqué dans l’élevage depuis une dizaine d'années, nous continuons à apprendre et à évoluer, afin que nous puissions un jour, nous l’espérons, élever un crack.

Freud de Kreisker après son parcours dans le Grand Prix des sept ans à Dinard. © Mélina Massias

Vous n’avez donc pas recours au transfert d’embryons avec vos juments ? Y avez-vous déjà songé, notamment pour vos montures dont la carrière sportive n’est pas encore achevée ?

Non, nous ne faisons pas de transferts. J’ai la chance d’avoir trois bonnes juments à l’élevage, avec lesquelles j’ai bien tourné. Candy, qui a fait les championnats d’Europe Jeunes Cavaliers a donné naissance à sa première pouliche cette année. J’ai également une jument avec laquelle je disputais les épreuves de vitesse à l’époque (Ulara, Holst, Candillo x Linaro, ndlr). Elle était hyper respectueuse et j’espère que sa production sera bonne. Pour l’instant, tout cela est très récent, donc il est difficile de se prononcer. Et puis j’ai Anthemis du Fresne, ma jument de cœur. Rien que d’en parler, les larmes me montent aux yeux. Sa mise à la retraite a été un sacré coup pour moi, mais je suis très heureuse d’avoir déjà deux poulains d’elle. Malgré tout, la reproduction reste une science un peu aléatoire. Nous achetons également beaucoup de jeunes chevaux, du foal au trois ans, comme cela avait été le cas pour Freud. Donc il n’y a pas que l’élevage. Concernant le transfert d’embryons, avec mes juments de concours, je ne sais pas… J’ai un avis encore mitigé. J’ai hésité à le faire avec Jonka, je m’étais dit pourquoi pas. Elle a treize ans, peut-être que nous essayerons l’année prochaine, mais rien n’est sûr. Nous aviserons en temps voulu. Je pense qu’il faudrait l’arrêter, mais pour l’instant je ne peux pas me le permettre. Cela peut peut-être aussi la perturber. Jonka a déjà fait des transferts avant, et Katja Loma, ma sept ans, a porté son poulain à trois ans. Nous verrons bien, mais pour l’instant, la mère des bons chevaux n’est pas morte. Alors, nous allons peut-être laisser mes juments tranquilles.

“J’espère que ma fille pourra monter à cheval”

On parle de plus en plus de bien-être animal. Comment définiriez-vous les grands principes de cette notion ?

Il y a tellement de choses qui entrent en compte ! Dans un premier temps, le bien-être animal, c’est respecter son cheval, et qu’il sorte de son box le plus possible. Nous avons la chance d’avoir beaucoup d'extérieurs chez nous, donc nos chevaux restent rarement au box. Ils sortent au moins quatre fois par jour, entre le marcheur, le paddock, les prés, le fait de les monter, de les balader, etc. Nous avons la chance d’avoir beaucoup de personnel et une super équipe. Nous essayons de nous en occuper de nos chevaux du mieux possible. Le plus important me semble donc être le fait que les chevaux sortent de leurs boxes. Les soins, les massages, les compléments, le respect du cheval sont des choses évidentes. Je pense que notre sport est mis à rude épreuve en ce moment, notamment avec les réseaux sociaux. Malheureusement, nous avons là des exemples négatifs de cet outil. On montre parfois des choses qui ne sont pas entièrement vraies. Au moindre excès, les cavaliers se font taper sur les doigts et on demande des sanctions extrêmes. Bien sûr, il faut respecter l’animal, mais, comme je l’ai déjà dit, il m’est déjà arrivé de m’énerver contre mon mari. C’est humain. On ne peut pas toujours contrôler son soi intérieur à 100%. Qui n’a jamais eu un moment d’égarement ? Nous avons très peur pour notre sport et j’espère que ma fille pourra monter à cheval. Il y a de plus en plus d’associations impliquées dans les sports équestres et de débats sur tout : les mors, les éperons, les muserolles, etc. Personnellement, je préfère parfois mettre une embouchure un peu plus forte, comme à Jonka, plutôt que de lui tirer sur la bouche. Les sports équestres sont amenés à avoir des changements, mais il ne faut pas oublier que nos chevaux de concours sont nés pour faire du saut d’obstacles. Certains seraient peut-être heureux de ne rien faire dans un pré, mais la plupart ne le seraient pas. Lorsque nous mettons nos chevaux de sport à la retraite, il leur faut un temps d’adaptation, car ils sont habitués à ce que nous nous occupions d’eux tous les jours. L’attention de l’humain compte beaucoup pour eux.

Concentration en entrée de piste pour Fanny et son équipe. © Mélina Massias

En dehors des chevaux, avez-vous d’autres passions ou centres d’intérêt ?

Non, zéro. J’en rigole, mais, à la base, je n’aime pas le sport. C’est assez paradoxal comme je pratique l’équitation, qui est vraiment un sport contrairement à ce que certains peuvent croire. Je ne fais pas de sport à côté. Ma vie de famille me prend énormément de temps, nous sommes toujours en train de voyager pour les concours, etc. Alors, lorsque nous sommes à la maison, nous sommes contents. J’ai peut-être visité Zurich deux fois, alors que cela fait cinq ans que j’y habite ! Je n’ai pas le temps pour faire autre chose. J’essaie de prendre davantage de temps pour moi. Mon coach mental me dit que la récupération est très importante. Nous attachons beaucoup d’importance à la récupération de nos chevaux, mais nous ne prenons pas toujours le temps pour nous. D’ailleurs, en ce moment, mes chevaux sont en train de se faire masser par Kelly, leur masseuse équine !

Photo à la Une : L'élégante Katja Loma récompensée par sa cavalière après un nouveau double sans faute. © Mélina Massias

AuteurMélina Massias