“Il y a du grand sport en perspective pour la finale”, Laurent Elias

09 April 2022Auteur : Mélina Massias

Comme il l’a déjà fait avant et après la Chasse de la quarante-deux édition de la finale de la Coupe du monde, Laurent Elias, ancien sélectionneur de l’équipe de France de saut d’obstacles, décrypte pour StudForLife les faits marquants de la deuxième journée de compétition. Alors que le Suisse Martin Fuchs a échappé au pire, les Britanniques ont fait forte impression, qualifiant leurs trois cavaliers au barrage. La part belle a également été faite à la France, grâce à quatre montures Selle Français sans-faute dans le Grand Prix et à la belle remontée de Grégory Cottard. Bilan de ce début de championnat, dont le dénouement s’annonce passionnant. 

Après un très bon parcours proposé pour l’épreuve inaugurale, qu’avez-vous pensé du tracé dessiné par Frank Rothenberger, vendredi 8 avril, pour la deuxième manche de la finale de la Coupe du monde Longines de Leipzig, et du scénario de cette épreuve ?

Une fois de plus, j’ai trouvé l’épreuve parfaitement bien dosée. Le parcours s’est avéré suffisamment délicat. Il n’y a pas eu beaucoup de sans-faute (sept sur trente-deux parcours, ndlr), le temps imparti était raisonnable, ce qui a rendu la tâche accessible pour les chevaux. Le tracé imposait encore une leçon de pilotage. Le dernier a fait plus de fautes que les autres, mais ce n’est pas un hasard. Son positionnement, et le fait qu’il suivait quatre sauts en largeur le rendait délicat. Les chevaux n’ont pas souffert hier. La hauteur était raisonnable, et même le triple, qui comportait deux oxers, n’a pas fait de gros dégâts. On ne peut pas reprocher à Frank Rothenberger d’avoir mis des efforts conséquents dans les combinaisons. En voyant les très bons cavaliers, le niveau requis ne semblait pas excessivement difficile. Cependant, je me pose toujours la question de l’accès à ces parcours-là, pour des cavaliers et chevaux moins expérimentés. Nous avons encore vu quelques couples qui n’étaient pas tout à fait prêts. Globalement, j’ai trouvé qu’il s’agissait encore d’une très belle épreuve. La sélection ne s’est pas faite sur la force des chevaux ou la hauteur des obstacles : c’était de l’équitation intelligente. Hormis les sans-faute, il y a eu un certain nombre de parcours à quatre points, ce qui montre que l’épreuve était accessible. Il y a eu des fautes un petit peu partout. Le pire des métiers est sans doute chef de piste ! Comme la veille, il y avait beaucoup d’intelligence dans le tracé, qui exploitait au mieux le dressage des chevaux. Pour l’instant, Frank Rothenberger signe un sans-faute.

Nous avons eu un certain nombre de bonnes performances, même de très jeunes cavaliers. Voir cette nouvelle génération maîtriser ce type d’effort-là, de façon assez étonnante, est l’une des leçons de cette Coupe du monde. Nous avons des cavaliers, finalement pas très expérimentés compte tenu de leur âge, qui dominent ces difficultés après beaucoup d'assurances. C’est plutôt rassurant, et cela montre que, techniquement, la relève est très bonne, bien préparée et avec un brin d’insouciance en raison de son âge. Jack Whitaker et Harry Charles donnent l’impression de faire du concours comme s’ils étaient à la maison. Ils prennent plaisir à monter, sont rigoureux, sérieux, et pas submergés par la pression. C’est un atout formidable.

Harry Charles et Romeo 88. © Scoopdyga

Quel fait vous a le plus marqué lors de cette deuxième journée de compétition ?

Le tir groupé de la délégation anglaise est spectaculaire. Ils ont trois cavaliers engagés dans cette finale, et tous ont signé un sans-faute dans la deuxième épreuve. Ils représentent en plus toutes les générations ! Ils ont à la fois le plus jeune compétiteur, et le plus âgé. J’ai adoré la performance de John Whitaker, d’autant que je connais bien son cheval (Unick du Francport, ndlr), qui était monté par ma petite belle-fille (Léa Blanchart, ndlr). Unick a certainement été l’un des chevaux les plus à l’aise dans l’épreuve. Il a montré des moyens incroyables, et John, avec toute sa sérénité, a déroulé cela comme une simple partie de plaisir. Des gens comme John étaient extrêmement doués il y a quarante ans et leur équitation a traversé le temps. Cela prouve qu’ils étaient juste depuis le début. Ce ne sont pas des champions d’une époque qui ont disparu depuis. John survolait les épreuves dans le passé, et son équitation a évolué avec les parcours et le temps, tout en conservant une facilité incroyable.

“Je mettrais bien une pièce sur McLain Ward”

Qu’avez-vous pensé de la prestation de McLain Ward, qui a semblé complètement dominer son sujet ? 

Les deux jeunes Anglais ont été très intelligent en n’en faisant pas trop au barrage et en n’allant pas à fond. J’avais imaginé cette stratégie-là. Les deux plus rapides de l’histoire étaient sans doute McLain et Harrie Smolders. Comme McLain l’a souligné en sortie de piste, il a pu observer ses concurrents. Au moment d’entrer en piste, en dernière position, il n’avait pas besoin d’aller très vite. Pour lui, le barrage était accessible, d’autant plus que les chronomètres n’étaient pas ahurissants. Son premier tour a été remarquable. Il a une équitation tellement aboutie, fine, une transmission de ses codes avec les chevaux incroyable et un tel niveau d’équilibre qu’il n’est pas étonnant de le voir répéter ses gammes à ce niveau-là. Après cette épreuve, je mettrais bien une petite pièce sur ce couple. Avec ce niveau d’équitation, s’il arrive à conserver le bon niveau de fraîcheur pour la finale, il fait clairement partie des favoris.

Unick du Francport, l'un des excellents représentants Selle Français de cette finale. © Scoopdyga

Sur les sept chevaux qualifiés au barrage, quatre étaient enregistrés au stud-book, Selle Français, ce qui est plutôt positif pour l’élevage hexagonal…

Il faut effectivement le relever. Notre élevage s’est révélé de très, très bonne qualité, dans un niveau de concours délicat, qui requiert des moyens et de l’intelligence. Il faut retenir cela pour l’avenir. Les chevaux étrangers sont parfois extrêmement puissants, mais peuvent aussi montrer un peu d'instabilité dans le caractère. À la base, les Selle Français ont été sélectionnés sur une aptitude de saut et de courage dans la manière de faire les choses, plus que sur le look et le modèle. À l’inverse, dans les stud-books étrangers, la sélection s’est basée sur des chevaux de dressage, où les critères étaient la locomotion et le modèle, davantage que le caractère à l’obstacle. Nous avions des chevaux plutôt ordinaires dans leur physique, avec des locomotions par toujours formidables, mais toujours guerriers. Ces chevaux-là, une fois qu’ils avaient appris un geste, pouvaient le répéter toute leur vie, là où certains étrangers avaient besoin de répéter leurs gammes régulièrement, en raison d’une plus grande fragilité dans leur caractère. Ces différences sont bien-sûr resserrées, mais je pense que sur des parcours délicats, qui demandent du courage, nous voyons ces qualités-là refaire surface. Oui, améliorer le look de nos chevaux et leur locomotion, qui les rend plus efficaces en épreuves, a du sens, mais, malgré tout, la base est d’avoir des caractères de gagnants, qui ne tremblent pas. C’est ce que l’on a remarqué dans ces chevaux-là.

Martin Fuchs et The Sinner. © Scoopdyga

Comme une poignée de favoris, Martin Fuchs est sorti de piste avec une faute, après un parcours acrobatique sur The Sinner, préféré à Chaplin pour cette deuxième journée de compétition. Quel bilan peut-on tirer de ce choix de changer de monture ?

Nous en avions déjà parlé avant l’épreuve. Le garçon est prêt, il monte extrêmement bien, est en confiance, mais entrer en jeu sur cette épreuve-là, sans avoir disputé la Chasse avant, n’est pas nécessairement facile. Les repères sont différents et le cheval ne les a pas tous en ayant simplement sauté une warm-up. Il se retrouve alors directement face à un vrai Grand Prix, délicat. Il s’est montré moins à l’aise. Cela paraissait plus compliqué de réciter la leçon, alors que la veille, Martin était dans son jardin. Son cheval était plus fébrile. L’aurait-il aussi été après la Chasse ? Probablement pas. Le circuit indoor est particulièrement exigeant. Les chevaux sont presque en apnée, ce qui veut dire qu’il y a peu de foulées entre chaque effort. Pour reproduire de bons sauts, tout doit être impeccable dès la réception, l’entrée dans les courbes, etc. Un tout petit manque d’aisance dans le dressage ou l’écoute des chevaux fait grimper la difficulté et les fautes arrivent. Toutefois, l’histoire n’est pas finie pour Martin, car il est toujours dans le haut du classement (troisième ex-aequo, ndlr). Nous verrons si son choix a été un calcul gagnant ou non.

“Bravo à Grégory Cottard pour la constance de son équitation”

Un mot sur la prestation de Grégory Cottard, auteur d’une belle remontée et désormais sixième au classement provisoire ?

Super performance ! D’abord, Bibici fait partie des rares chevaux qui étaient sans-faute, ce qui est déjà très bien. Ensuite, Grégory n’a pas eu besoin de chance : il a fait un très bon parcours, dans son registre, a très bien monté, sérieusement et habillement. La jument était en confiance. Il est parti au barrage avec l’idée d’aller assez vite, et son chronomètre est très bon quand on le compare à celui des tous meilleurs (42’’96 contre 44’’03 pour McLain Ward et 41’’37 pour Harrie Smolders, ndlr). Il y a une petite faute, sur un vertical, qui était l’obstacle délicat du barrage et qui a aussi piégé John (et Harrie Smolders, ndlr). Grégory a tenté sa chance, de façon intelligente, puisqu’il ne s’est pas mis dans le rouge pour aller aussi vite. Alors, bravo pour la constance de son équitation dans ces deux premières épreuves. Maintenant, il faut que cela tienne jusqu’au bout. Il est dans la course et il n’y a pas de raison d’imaginer qu’il s’écroule. Au contraire. Je crois que ses deux tours doivent lui donner de la confiance. Il faut qu’il garde sa sérénité et qu’il reste dans ce registre pour aller au bout. Il n’est pas loin, même si McLain a une faute d’avance sur le groupe de poursuivants. Derrière, ils sont sept à se tenir dans la même barre. Tout est jouable.

Grégory Cottard et sa belle Bibici. © Scoopdyga

Si vous deviez choisir deux ou trois couples pour être vos favoris pour le titre, lesquels seraient-ils ?

J’ai un grave défaut : je suis franco-français ! Mon cœur va directement vers Grégory. Ensuite, j’ai vu tellement de belles choses, entre McLain, dont le registre est parfait, les jeunes Anglais, qui ont fait des tours remarquables et qu’on pourrait imaginer figurer en haut du classement, Martin, qui n’est pas loin, etc. Le tour de Martin me laisse tout de même un peu sur ma faim, car cela ne s’est pas fait dans la sérénité. Il a la maîtrise et l’expérience, mais son parcours d’hier ne respirait pas le confort absolu. Pour moi, Harrie Smolders fait aussi partie des meilleurs cavaliers du monde. Il a un bon palmarès, mais qui n'est pas révélateur de ses compétences. C’est un cavalier hors-norme dans la qualité d’équitation et il le montre encore cette semaine. Il maîtrise ce type d’événement avec facilité.

Je suis moins séduit par les Allemands, mais ils peuvent toujours revenir. Ils sont à domicile, et affrontent des parcours qu’ils doivent maîtriser. Gerrit Nieberg est d’ailleurs toujours dans la course. Conor Swail était très en forme le premier jour, Max Kühner aussi. Le podium se jouera dans les onze ou douze premiers, à moins que les parcours de dimanche soient vraiment infranchissables, ce que je ne crois pas. La maîtrise du chef de piste est bonne, les écarts sont justes et il n’a pas besoin d’en remettre des couches pour la finale, même si je pense qu’elle sera un cran au-dessus. Il faudra être capable de répéter les efforts, après deux jours déjà conséquents. Nous verrons les machines à sans-faute gagner. La course reste ouverte et le classement peut encore être chamboulé. Il y a en tout cas du grand sport en perspective pour demain. Je pense que nous allons voir du grand spectacle. Et cela ne m’étonne pas, tant le circuit de la Coupe du monde est juste sportivement. Une chose est sûre : il n’y a pas à regretter le placement au calendrier du plus grand championnat indoor au monde !

Les épreuves sont retransmises en direct sur ClipMyHorse.tv, et commentées par Kamel Boudra et Laurent Elias.
Les listes de départ pour la finale ici.

Photo à la Une : McLain Ward et Contagious lors du tour d’honneur. © Liz Gregg/FEI

AuteurMélina Massias