Vimae d'Auzay, une histoire de coeurs

17 mars 2021Auteur : Julien Counet

A douze ans, Vimae d’Auzay (Nouma d’Auzay) a pris sa retraite sportive la semaine dernière en quittant les écuries de son cavalier de toujours, Pierre-Marie Friant, pour rejoindre son propriétaire et co-éleveur, François Buzon, au haras des Embruns près de Nantes. Avec près de cinquante victoires et places de 1,35m à 1,45m dans sa carrière sur une centaine de parcours seulement, cette petite jument grise au caractère bien trempé s’est forgé un beau palmarès, mais pas seulement... Car l’histoire de cette jument est le fruit de rencontres improbables qui ont marqué la vie de ceux qui ont croisé sa route.

L’histoire débute en 2003. En feuilletant le magazine L’Eperon, véritable référence à l’époque, François Buzon y découvre un portrait sur Patrick Blanckaert de l’élevage d’Auzay, à Nantes. On y parle évidemment de son élevage, de ses croisements, mais c’est surtout un encadré sur la vie de l’éleveur qui bouleverse cet étudiant de dix-neuf ans. « C’était incroyable le nombre de similitudes que je retrouvais dans son parcours, se souvient François Buzon. Nous avions perdu nos pères très jeunes, nous nous intéressions aux mêmes peintres, nous aimions beaucoup la musique classique et Haendel notamment, il expliquait ne pas avoir pu monter à cheval lorsqu’il était à Paris... Du coup, j’ai pris une feuille et un stylo, et je lui ai écrit. Deux semaines plus tard, il m’a répondu et après quelques échanges, il m’a invité chez lui où j’ai commencé à aller de plus en plus fréquemment jusqu’à y passer tout mon temps libre. »

Vimae d'Auzay entourée de son propriétaire François Buzon et son cavalier Pierre-Marie Friant. 


Durant cet été 2003 à l’élevage d’Auzay, le jeune homme découvre un élevage bâti sur plusieurs générations de chevaux internationaux. Il est subjugué par un jeune cheval de deux ans lors d’une séance de saut en liberté, un certain Nouma d’Auzay (Carthago x Quidam de Revel x Le Tot de Sémilly). Après avoir suivi l’évolution de l’étalon et l’avoir même monté quelques fois, François sera du voyage avec son éleveur pour l’emmener chez Franke Sloothaak, en Allemagne. « C’était une opportunité magnifique de pouvoir suivre et participer un peu à la carrière d’un tel étalon. Il avait un regard de seigneur qui pouvait presque faire baisser les yeux. Lorsqu’il avait deux ans, nous avions réfléchi aux croisements que nous pourrions faire avec lui, avec les juments de l’élevage. Notre attention s’est vite portée sur une pouliche qui venait de naître : Philae d’Auzay (Cento x Allegretto x Weaver’s Hall xx). En couchant les origines sur six générations sur papier, cela donnait un inbreeding 3x3 sur Capitol, 4x4 sur Jalisco et 5x5 sur Cor de la Bryère, ce qui en faisait un papier très symétrique. L’idée nous plaisait beaucoup et nous avions dit que nous le ferions un jour. »

Lorsque Philae prend six ans, François Buzon termine ses études en Angleterre, à l’université de Cambridge, et reçoit un mail de Patrick Blanckaert : « Il m’écrit que Philae est inséminée de Nouma et me demande si je suis toujours ok pour réaliser le transfert d’embryon comme nous en avions discuté. Il n’y avait plus de questions à se poser, nous étions partis dans l’aventure, comme il le dit si bien : « il faut Auzay ». La jument a donné un embryon qui a pris directement dans la porteuse. La condition par contre était que je devais élever le poulain, car Patrick n’avait pas la place chez lui. Au mois de décembre, Patrick m’appelle car il a été invité à la pendaison de crémaillère d’une amie dont la fille venait d’ouvrir un haras à Nantes. Je n'imaginais pas du tout l’importance que cet appel allait prendre dans ma vie puisque c’est la première fois que j’entendais parler de Marie, qui allait par la suite devenir mon épouse et les mères de nos deux - et bientôt trois - enfants ! »

Mais si le parcours de Vimae est une véritable aventure, la première rencontre de François Buzon avec sa pouliche l’est tout autant. Arrivé tardivement de Paris en TGV, François Buzon rejoint une fois de plus l’élevage d’Auzay et les deux co-naisseurs partent à la rencontre de leur pouliche, mais ils ont largement dépassé les heures d’ouverture de la clinique de l’école de Nantes… Les deux hommes escaladent le mur de l’école pour aller voir leur protégée. Quelques semaines plus tard, c’est bien entendu au haras des Embruns, de Marie Illegems, désormais madame Buzon, que la pouliche débarque au milieu des galopeurs. « La pouliche était très indépendante de sa mère lorsqu’on l’a faite sauter à dix-huit mois avec Patrick, elle avait montré de la qualité bien que pas très grande et assez laxe. En début d’année de deux ans, au petit concours de saut en liberté, elle passait les postérieurs par-dessus les chandeliers, et à trois ans, nous voyant arriver en camion, elle a sauté devant nous sa barrière de paddock d’1,60m ! Je l’ai débourrée au haras et travaillais à l’époque à Paris, je venais donc le week-end à Nantes où je l’emmenais chez Jacques Friant, à cinq minutes de la maison. Je l’ai débuté dans les quatre ans à Malville où nous avons été sans-faute. Quinze jours plus tard, je l’ai emmenée à son deuxième concours. Même si nous avons été sans faute, la jument s’est confirmée être trop compliquée pour moi. Je ressentais des choses en sautant que je n’avais jamais ressenties sur aucun autre cheval. Je pensais vraiment qu’elle avait beaucoup de qualité même si je me demandais à quel point. »

Bien que cavalier tout à fait amateur, le jeune homme n’est pas un inconnu du milieu du cheval pour autant. Etudiant à l’Ecole Polytechnique, c’est lui qui a donné l’impulsion pour le passage à l’international du concours de Palaiseau. « Je ne voulais pas faire d’erreur pour la jument. A l’époque, mon travail me demandait énormément de déplacements à travers le monde et la jument méritait un meilleur pilote que moi. J’ai alors décidé de la confier à Jacques Friant et son fils Pierre-Marie, qui revenait tout juste d’avoir été travailler chez Paul Schockemoehle. Ils ont su créer des codes et ont formé un véritable couple. Durant toutes ces années de collaboration, ils ont accepté de faire avec les plages réservées aux transferts d’embryons. Pour l’instant nous n’avons pas eu beaucoup de poulains vivants mais cela offrait à la jument une longue plage de repos et pour nous la possibilité de l’accueillir et de la voir à la maison, ce qui n’avait pas de prix. Par contre, je ne suis jamais vraiment intervenu dans le programme de concours. Jamais je n’ai imaginé la confier à un autre cavalier car Pierre-Marie a réussi à former un véritable couple avec elle. Il est toujours resté stoïque face à toutes ses manies et c’est ce qu’il fallait faire. Pierre-Marie est aussi froid que la jument n’est chaude. C’était un couple très complémentaire. C’est une jument avec un mental incroyable, elle veut toujours aller sauter et adore tourner. Elle tournait d’ailleurs tellement vite qu’à une réception dans un indoor il a failli tomber. Jamais dans sa carrière, elle ne s’est arrêtée. Elle voulait toujours sauter, c’est sa plus grande qualité, avant même son élasticité et son passage de dos. Elle a également la particularité que l’on retrouve dans sa génétique dix-huit fois l’étalon pur-sang Son-in-Law, que l’on retrouve chez les étalons pur sang qui ont marqué l’histoire du jumping comme Furioso ou Rantzau. »

François et Alexandre Buzon à la reconnaissance des Longines Masters de Paris


Un couple qui s’est forgé une belle réputation sur les terrains de concours, à en surprendre François Buzon lui-même. « Dans la région, la jument est très connue. Malheureusement, je n’aurais pas pu suivre tous leurs exploits mais je n’ai aucun regret. J’ai quand même de très nombreux souvenirs formidables avec elle. Etre en selle sur son dos pour son premier concours, tout en repensant à Patrick et au croisement que nous avions imaginé plusieurs années auparavant, j’avais la larme à l’œil. Son premier tour dans les six ans où elle volait au-dessus des barres, son premier Grand Prix 1,35m en indoor qu’elle gagne où j’entends encore sa frappe en sortant du double... Evidemment que sa victoire dans la grosse épreuve du CSI 3* de Canteleu était un grand moment dans sa carrière, mais il y en a eu bien d’autres. Lorsque j’ai eu l’occasion d’emmener mon fils de trois ans aux Longines Masters de Paris pour aller voir notre jument qui y avait déjà gagné deux épreuves, cela a été un moment émotionnellement très intense. D'autant que le premier gros concours que j’ai été voir lorsque j’étais enfant, c’était le Grand Prix du jumping de Paris au Salon du cheval, emmené par mon père qui est malheureusement disparu très jeune. »

Son cavalier de toujours, Pierre-Marie Friant, salue lui aussi le départ de cette petite grise atypique : « Vimae, c’est une crack ! C’est une jument très compliquée à laquelle il a fallu s’adapter. A cinq et six ans, je l’ai utilisée comme elle était. A la fin de son année de six ans, j’ai voulu commencer à la plier mais cela ne fonctionnait plus. J’ai donc dû me résoudre à la laisser dans son attitude : je ne m’occupais pas du pied sur lequel elle était, je me contentais de la garder dans son équilibre. Par contre, c’est une jument avec une très bonne bouche, qui me laissait décider ce que je voulais faire, elle était juste atypique et il fallait oublier le fait de vouloir de la rectitude. Evidemment quand j’engageais plusieurs chevaux dans une épreuve et que je me retrouvais à la monter avant ou après un cheval plus froid, il fallait une petite adaptation. Nous avions mis toute une série de codes en place. Je la longeais toujours avant de la monter puis au paddock, lorsque j’avais fini ma détente, je descendais toujours, je la désanglais pour la laisser respirer et la laisser se calmer puis je rentrais en piste. Parfois, après avoir resauter un obstacle mais parfois même pas. Honnêtement, je ne suis pas certain qu’elle était vraiment plus calme malgré ça, c’était peut-être juste dans ma tête mais cela faisait partie de nos codes. J’étais obligé de descendre car si on restait en selle, elle ne tenait pas en place. »

Photo de famille pour Vimae d'Auzay avec François et Marie Buzon accompagné de leur premier fils, Alexandre lors du jumping de Dinard. 

Son cavalier poursuit : « J’avais vu la jument lorsqu’elle avait quatre ans à la maison lorsque François venait s’entrainer avec mon père, et à son premier concours à Malville. On pouvait difficilement louper une petite jument chaude avec un tel coup de saut. C’est vraiment le style de cheval qu’on ne veut pas laisser passer quand on a l’occasion de le monter. Evidemment, le fait de l’avoir montée depuis ses cinq ans jusqu’au niveau qu’elle a atteint, c’est une grande satisfaction. Quand on la voyait, on pouvait peut-être douter du travail qui a été fait mais personnellement, cela m’a conforté dans mes choix. D’autant qu’elle et Urdy, mon cheval de tête, sont deux des premiers chevaux que j’ai récupérés quand je suis revenu en France après avoir été travailler chez Paul Schockemoehle. C’est sûr que Vimae n’était pas du tout le type de cheval que j’ai eu l’occasion de monter en Allemagne mais j’ai directement eu un bon sentiment. Avoir amené ces deux chevaux au haut niveau est un grand bonheur. Comme tout cavalier, voir la jument partir pour les transferts d’embryons est frustrant car nous perdions une demi-saison à chaque fois mais cela faisait partie du deal, c’était quelque chose d’important pour François. Nous avons fait de belles choses en remportant des épreuves ranking à 1,45m avec un beau plateau derrière nous, mais je pense que sans les périodes d’élevage nous aurions pu être compétitifs sur 1,50m. C’est une jument très connue sur les terrains de concours. Avec elle, on ne rentrait jamais sans un flot ! Lorsque les autres cavaliers voyaient qu’elle était engagée, ils savaient que c’était déjà moins bien pour eux... »

Evidemment lorsqu’un cheval se démarque, les clients arrivent rapidement et les prix montent au fur et à mesure des épreuves mais pour son propriétaire, c’est une question qu’il a toujours abordée avec beaucoup de recul : « Nous avons évidemment reçu de belles offres, mais ce n’est pas pour cela que la jument aurait été vendue pour autant ! Je pense que quand on a des chevaux, plusieurs opportunités s’offrent à nous et il faut savoir pourquoi l’on a des chevaux. On peut en avoir pour espérer atteindre le plus haut niveau et sauter de grosses barres, on peut en avoir pour espérer les vendre cher ou on peut décider de vouloir vivre une histoire. Je pense que nous avons clairement choisi cette troisième option. Elle fait partie de notre vie. Sans elle, je n’aurais pas rencontré ma femme et pour ça, et vis-à-vis de Patrick, je n’aurais pas imaginé la vendre. » comme le précise François Buzon.

Emmené depuis plusieurs années vers la passion de son épouse pour les pur sang, François Buzon a également calqué le modèle d’élevage à sa jument. « Dans les courses, certains chevaux courent bel et bien jusqu’à dix ans, mais il faut bien admettre que ce sont rarement les bons. Le très bons courent jusqu’à trois ou quatre ans, gagnent en groupe 1 et partent à l’élevage car ce sont les courses qui servent à sélectionner la race et non l’inverse. Sincèrement, j’aurais aimé l’arrêter sur une victoire mais le covid puis l’épidémie de rhino en ont décidé autrement. Elle avait déjà prouvé suffisamment et elle méritait qu’on la respecte. Je désire encore réaliser quelques transferts d’embryons et lui permettre de porter quelques poulains. Nous avons eu quelques déboires pour l’instant mais j’ai encore beaucoup d’espoir pour la suite. Je vais surtout essayer de l’outcrosser, ce qui n’est pas si simple avec la baisse de la diversité génétique de tous nos studbook. Je suis néanmoins très conscient de la chance que j’ai de faire de l’élevage avec une telle jument. J’espère qu’elle aura un produit au moins aussi bon qu’elle. Pas tellement pour moi, mais pour la jument, pour que son histoire continue. Personnellement, je m’estime très chanceux et je profite désormais d’effectuer la transition vers sa vie de poulinière en douceur, en nous offrant quelques promenades. Ensuite, je trouverai le temps de monter son premier fils, Haendel MZL (Cornet Obolensky), qui prend quatre ans cette année. »

L’histoire continue...

AuteurJulien Counet