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Paul Schockemöhle - Wiepke van de Lageweg, destins croisés.

Interviews vendredi 3 avril 2015

Deux légendes du monde équestre, Paul Schockemöhle et Wiepke van de Lageweg, viennent tout juste d'entrer dans leur 70 ème année.

 

?Ce 22 mars 1945 fut un jour à part?

Par Jacob Melissen

On croirait presque que la position des étoiles , du soleil et de la lune le jour de votre naissance ont une influence sur le reste de votre vie . Sinon, comment ces deux hommes, Wiepke van de Lageweg et Paul Schockemöhle, tous deux nés le 22 mars 1945, auraient-ils pu avoir une existence, dans sa plus grande partie, aussi semblable. Tous deux sont devenus les leaders et les éleveurs les plus influents dans leurs pays respectifs. Tous deux possèdent un impressionnant haras, produisant champion sur champion. Tous deux dirigent une écurie de haut niveau et tous deux commercialisent chevaux et semence à travers le monde entier. S'agissant d'innovation, de courage ou de perspective, ces deux-là sont sur le même pied d'égalité. Les étoiles, le soleil et la lune devaient occuper une position vraiment particulière dans les cieux ce 22 mars 1945, puisque c'est précisément ce jour-là que sont venus au monde Wiepke van de Lageweg et Paul Schockemöhle. Et il est incroyable de constater à quel point leurs vies se sont déroulées de manière identique.

La seconde guerre mondiale touchait à sa fin, mais les conséquences douloureuses du conflit eurent une grande influence sur la vie de Paul Schockemöhle. En Allemagne, le droit d'aînesse était en vigueur. « Cela signifiait qu'il n'y avait pas de place pour mon père, dans l'exploitation de ses parents, et à cause de ça, le gouvernement lui avait donné une exploitation à réhabiliter dans l'arrondissement du Pays de l'Ems. Quand le frère aîné de mon père n'est pas rentré de Russie, il est retourné dans l'exploitation familiale à Mühlen », explique Schockemöhle. Paul était lui le plus jeune des trois frères (Paul, Alwin et Wener) et pour lui, il n'y avait clairement pas non plus de place dans l'exploitation familiale. De son côté, Wiepke van de Lageweg n'était également pas l'aîné et il sut très tôt qu'il devrait chercher une autre voie que celle de ses parents.

Les deux hommes s'orientèrent alors vers le commerce. Enfant, Wiepke débutait déjà le commerce avec des lapins, des chèvres et des poulets, tandis que Paul commerçait des volailles dès l'âge de seize ans . Alwin, le frère de Paul, de huit ans son aîné, montait déjà à cheval à cette époque. Un choix logique, car non seulement ils avaient des chevaux à la maison, mais aussi plusieurs étalons. « Bien sûr, j'investissais une partie de mes gains dans les chevaux. A 19 ans, je possédais déjà une petite écurie de commerce, et j'employais un cavalier. Cependant, mes chevaux étaient des chevaux bon marché », relate Paul, souriant à l'idée qu'à l'âge de seize ans, il touchait déjà plus d'argent que ses professeurs à l'école.

« A cet âge, j'avais déjà quitté l'école et je m'étais tout entier investi dans le commerce », raconte Wiepke. « Chaque matin avant l'aurore, j'aidais mon père à traire les vaches, et après je partais faire du business. Mon père n'était pas un marchand de bétail, donc j'ai dû construire moi-même ma clientèle ! Après ma journée de travail, je devais rentrer tôt à la maison, car les vaches devaient aussi être traites le soir. »

« Apparemment, nous étions motivés, » sourit Paul. Au démarrage de chacune des deux entreprises, les chevaux n'étaient pas l'activité principale. Van de Lageweg vendait du bétail, Paul des volailles. Plus tard, Paul devint courtier en terres agricoles et de là, il fonda une compagnie internationale de transport, un centre de gestion logistique, d'industrie textile et s'investit dans des sociétés de plasturgie. Aujourd'hui, Paul dirige aux alentours de mille employés.

Wiepke orienta son commerce vers les chevaux vers 25 ans. « A l'âge de 27 ans, j'ai acheté mon premier cheval, mais il n'était pas très bon. Mon deuxième deviendra un excellent cheval, à savoir Nimmerdor. Je me suis constamment focalisé sur le commerce des chevaux, l'élevage et l'étalonnage. Actuellement, nous avons environ 25 employés. Et parallèlement aux chevaux, je vends toujours du bétail. »

Wiepke & la légende Nimmerdor, père de Heartbreaker.

Wiepke van de Lageweg n'a pas eu une carrière sportive impressionnante, contrairement à Paul Schockemöhle. « En tant que cavalier, je suis un autodidacte. En fait, j'avais l'habitude de ne monter que les chevaux avec lesquels mon cavalier avait des soucis. C'est pour cela que mon style d'équitation n'a pas été très séduisant aux yeux de beaucoup de personnes. Je n'achetais pas les chevaux les plus chers, ils avaient donc tous leur lot de défauts. Je pense que cela m'a beaucoup appris et que cela me fut très utile par la suite. Pas seulement en tant que cavalier, mais aussi en tant que conseiller auprès de cavaliers comme Franke Sloothaak, Ludger Beerbaum et Otto Becker », se remémore Paul.

Si le premier cheval de Wiepke ne déchaîna pas l'enthousiasme des studbook lors des expertises, le second devint le fondateur de son actuel empire établi à Bears aux Pays-Bas. « J'avais aussi acheté des juments et des poulains issus des meilleures lignées. En plus de leur pedigree, je portais également une grande attention à leur conformation et à leur façon de se mouvoir. C'est seulement avec des juments comme Hyazinthe ? la mere de Ahorn et de plusieurs autres performers internationaux ? ou Soraya ? grand-mère de Bubalu entre autres ? qu'il est possible de progresser », affirme Wiepke. Paul poursuit : « Avec des haras comme les nôtres, vous avez besoin de la crème de la crème. Grâce aux possibilités de transporter la semence, un éleveur peut utiliser celle des meilleurs étalons partout dans le monde. » Et Wiepke d'ajouter : «Nous devons maintenir la barre aussi haut que possible, sinon nous finirons par perdre la bataille. »

Nimmerdor fut l'élément fondateur de VDL Stud, et Askan, lui, le fut pour Paul Schockemöhle.

« Avant Askan, le cheval le plus cher que j'avais vendu était Palermo, à Wolfgang Kuhn. En 1971, j'ai touché 750 000 marks allemands et bien que j'eusse laissé filer ma chance d'aller aux Jeux Olympiques, j'ai ainsi bénéficié d'une base financière solide pour mon entreprise. Avec Askan ? le meilleur cheval d'obstacle de cette époque ? Gerd Wiltfang a gagné la médaille d'or par équipe aux Jeux Olympiques de Munich en 1972. Avec l'argent que j'ai eu avec sa vente, j'ai construit mon manège et mes écuries. »

« J'ai acheté Nimmerdor pour 25 000 florins, et c'était cinq fois le prix de la maison où nous vivions à l'époque. Nimmerdor nous a fourni une base financière, et après lui Jus de Pomme a joué un grand rôle. Après avoir gagné deux médailles d'or aux Jeux Olympiques en 1996, il est décédé. Après sa mort, le moral est tombé assez bas à la maison, mais j'ai dit à ma famille et à mes employés : ?Nous avons été chanceux. Nous avons été chanceux parce que Jus de Pomme est mort après les Jeux Olympiques, et pas avant !' Depuis lors, le haras est devenu mondialement connu et toutes les portes que nous n'aurions pu ouvrir avant se sont ouvertes devant nous. Nimmerdor et Jus de Pomme ont posé les fondations de notre société », explique Wiepke.

Quand Deister entra dans la vie de Paul Schockemöhle, celui-ci disposait déjà d'un budget tel qu'il n'eut pas besoin de le vendre. La principale différence entre Paul et Wiepke réside probablement dans le fait que Wiepke n'a jamais participé à une seule compétition équestre, alors que Paul a gagné deux médailles d'or aux championnats d'Europe de Munich en 1981, avant de récidiver en individuel aux championnats d'Europe d'Hickstead deux ans plus tard. En 1984, Paul conquit la médaille de bronze par équipes aux JO de Los Angeles et un an plus tard, il s'octroie sa troisième médaille d'or individuel, ainsi que le bronze par équipe aux championnats d'Europe de Dinard. Et toutes ces grandes victoires furent acquises avec un cheval : le légendaire Deister.

Mais il y a beaucoup d'autres similitudes entre Paul et WIepke. Comme le fait que ni l'un ni l'autre ne soient nés d'un père homme d'affaire, tandis que leurs mères étaient de sévères mères de famille. Bien sûr, tous deux possède le fond génétique adéquat, mais Wiepke et Paul sont convaincus qu'il faut également avoir la volonté de faire ce qu'ils ont fait. « Quand un cheval n'a pas envie de sauter ? aussi bonne sa génétique soit-elle ? vous pouvez l'oublier, » s'accordent-ils à dire. Ils partagent également le sentiment que très jeunes, ils ont chacun su qu'ils devraient ?uvrer eux-mêmes pour bâtir leur vie. Et ils savaient qu'ils ne pourraient réussir qu'en ayant la volonté de travailler extrêmement dur.

Paul reconnait qu'il tient son amour des chevaux de son père, tandis que Wiepke dit l'avoir hérité du père de sa mère. Une petite différence se profile lorsque Paul déclare qu'il se considère plus comme un homme de cheval que comme un homme d'affaires, alors que Wiepke gère également beaucoup le bétail. Par-dessus tout, les deux hommes se témoignent un grand respect mutuel. « Ce que j'apprécie vraiment chez Paul est qu'il veut toujours aider ses clients à réussir dans le sport », souligne Wiepke. Et Paul de déclarer : « Ce qui me plaît chez Wiepke, c'est sa clairvoyance et sa motivation à travailler très dur. »

 

Les deux gentlemen viennent d'avoir soixante-dix ans. Comment voient-ils le futur ?

Paul : « L'afflux régulier de jeunes assure une innovation continue. Ces jeunes gens trouveront de nouveaux chemins, de nouvelles façons de faire. Pour moi c'est plus difficile que pour WIepke car il a trois fils qui sont prêts à poursuivre son aventure. De mon côté, c'est un peu un « one man show ». J'ai de très bons employés et je pense que mon entreprise est bien organisée. Dans le monde équestre, beaucoup sont sur la bonne voie. Pour innover, il faut tenter beaucoup de choses. Parfois ça passe, mais la plupart du temps, ça ne marche pas. Je recherche toujours de nouveaux défis et à travers cela, j'influence mes sociétés. Je pense que c'est pareil pour Wiepke. Ces dix dernières années, environ 50% des poulains nés dans mon haras sont nés de transfert d'embryons. Concernant le clonage, je dois malheureusement me résoudre à la conclusion que, malgré les quelques deux cents clones produits, je n'en ai pas vu un qui égalait son modèle. »

Van de Lageweg a été moins chanceux avec le transfert d'embryons. Et il ne voit pas d'intérêt dans le clonage. « En ce qui concerne la sélection génomique, il faut être conscient qu'un cheval de haut niveau, en obstacle ou en dressage, possède au moins vingt caractéristiques. En outre, de nombreux autres facteurs entrent en jeu , comme l'éducation, la santé et bien sûr l'esprit de compétition. Les chevaux d'obstacle ou de dressage doivent tous avoir la volonté de gagner ! » insiste Wiepke.

Quand on leur cite quelques phrases issues de l'horoscope du 22 mars 1945, les deux hommes, bien qu'ils assurent n'accorder aucune importance à cela, sont étonnés du degré auquel ils se reconnaissent dans cette description. « Une forte personnalité, pleine de créativité, essayant d'être la meilleure partout, ambitieuse, aimant les voyages, qui n'hésite pas à développer de l'agressivité dans le combat social pour la liberté et l'indépendance. Aime l'ordre, l'organisation et l'harmonie. Fait tout pour s'en sortir au quotidien, apprécie d'être entouré d'amis enthousiastes et est inébranlable de nature. Et possède un fort esprit d'entreprise », décrit l'horoscope. Et les deux hommes sont assez épatés des similitudes qui les caractérisent.

Mais la discussion a assez duré. Paul et Wiepke retournent voir les chevaux, et avec leur expérience, ils n'ont besoin que d'un bref instant pour juger un cheval au box. Paul Schockemöhle et Wiepke van de Lageweg, tout juste 70 ans et plus de points communs que de différences. Certainement pas amis en affaires, parce que leur esprit de compétition est trop grand. Cependant, emplis de respect l'un pour l'autre. Et en tant qu'hommes de cheval, ils sont bons amis, car leur amour pour les chevaux les lie encore plus que leur date d'anniversaire !