L'histoire de Corée de Hus

26 juillet 2017Auteur : Julien Counet

Pour achever notre série de reportage sur le CHIO d'Achen et la victoire de Grégory Wathelet, nous vous proposons l'histoire de la jument westphalienne Corée acquise par le haras de Hus pour 3 500 euros lorsqu'elle était pouliche, bien loin des prix records des ventes aux enchères, grâce à son découvreur Guillaume Ansquer et son cavalier formateur Gilles Botton.

La gagnante du Grand Prix 2017 d'Aix la Chapelle a rejoint le haras de Hus pouliche sur la pointe des pieds. Si Xavier Marie a fait parler de lui à ses débuts par des achats records lors de ventes aux enchères, il n'en était cette fois pas question. Deux ans après la médaille d'argent aux championnats d'Europe de l'étalon Holsteiner Conrad de Hus, acquis parmi les étalons non approuvés à 2 ans et demi, c'est Corée de Hus qui remporte le Grand Prix d'Aix-la-Chapelle. Deux chevaux acquis par le haras de Hus, formés par Gilles Botton et confiés à Grégory Wathelet avant leur commercialisation… et cette fois, grâce à Judith Gölkel, Corée, qui a perdu son affixe, a pu rester chez Grégory Wathelet rejoignant le team Nybor Pferde avec la suite que l'on connait.  Mais il y a onze ans, la pouliche westphalienne est née à moins de 200km du stade d'Aix-la-Chapelle à Lippetal-Lippborg chez Sabine Kessler, là où elle a été repérée par l'un des plus fidèles conseillers de Xavier Marie, Guillaume Ansquer de l'élevage de Kreisker. « Monsieur Marie avait envie d'acquérir plusieurs produits de Cornet Obolensky. Je suis donc parti en Allemagne pour faire une tournée en prospectant des poulains de Cornet», raconte Guillaume. « Nous avions une liste avec des éleveurs à aller voir et nous en avions acheté deux qui étaient assez « normaux ». A la fin de la tournée, il était assez tard et il nous en restait encore une à aller voir. Je me suis dit qu'on allait quand même aller la voir. C'était un petit éleveur qui élevait également des porcs. Nous avons vu cette pouliche devant nous qui bougeait fantastiquement bien. Quand les gens nous ont annoncé le prix, on n'a pas hésité… ils en demandaient 3500 euros ! C'était une aubaine et il s'avère aujourd'hui que la moins chère était la meilleure. Pourtant lorsque je suis rentré au haras, monsieur Marie n'était pas très content car la pouliche n'avait pas de souche maternelle et il trouvait qu'on avait peut-être pas fait une affaire. Je lui ai donc proposé de la prendre pour moi mais le lendemain, il m'a rappelé en me disant que tout compte fait, il la gardait car à ce prix-là, il ne prenait pas un grand risque.  Ce qui est étonnant, c'est que pouliche, elle ne faisait pas raide du tout. Elle était gris très foncée, presque noire. Elle avait une ligne du dessus un peu rigide mais elle bougeait toujours avec de la force. Elle avait du tempérament car je me rappelle qu'elle ruait dans tous les sens. Elle avait beaucoup de personnalité. Moi qui aime les chevaux dans le sang, je la trouvais chouette. Je trouvais qu'elle avait quelque chose. D'habitude, je suis très à cheval sur les lignées maternelles, mais quand on fait des grandes tournées comme cela mais qu'à la fin, vous ne trouvez pas ce que vous voulez, c'est difficile. Celle-là sortait du lot par rapport à ce qu'on avait vu pendant la journée. Je me suis donc dit « Tant pis, on ne risque pas grand-chose. Elle n'a pas de famille, elle n'a rien mais au pire, ce sera une jument de sport ». Je n'avais pas du tout pensé à l'élevage. 

Ensuite, dès les premières fois où on l'a faite sauter, elle s'est montrée tout de suite au-dessus du lot. Elle avait un instinct de la barre inné. Sur le lot de trente poulains que nous avions fait sauter, elle faisait directement partie du top 5. Gilles a ensuite fait un vrai travail car elle n'était pas toute simple au début.

Je pense que la rigidité de ces juments-là ressort aussi quand elles sont montées. En en liberté, elles sont livrées à elle-même et elles sont assez souples dans les allures mais quand on met un cavalier, elles se crispent car leur tempérament les empêche de se livrer. C'est mon interprétation en tout cas.

Après, nous avons voulu racheter la mère de Corée mais malheureusement, elle était morte. Elle n'a donné qu'un seul produit avant Corée qui n'a rien fait puis Corée avant de disparaître. Après, il est certain que le milieu dans lequel évolue le cheval est primordial. Si on enlève Gilles et Grégory de son parcours, il n'est pas certain que l'on la retrouverait là où elle est aujourd'hui. Peut-être qu'elle ferait des épreuves à 1m20 … ou peut-être qu'elle serait poulinière car on l'aurait trouvée trop compliquée. Ces chevaux-là, c'est avant tout une histoire d'homme. Je me rappelle que quand Kevin (Staut, ndlr) avait essayé Quickly de Kreisker, il avait dit que c'était un bon cheval de 140. Il y a combien de chevaux comme ça où on pense qu'ils n'ont pas les moyens puis qui tombent dans le bon système avec le bon cavalier qui fait la différence. 

Même en main, c'était une jument particulière. Comme tous ces chevaux de haut niveau, ils ont un influx supplémentaire. La première fois, on ne l'a pas fait pas sauter très haut, peut-être un mètre. Elle dominait vraiment son sujet. Elle avait un sens de la barre incroyable mais on aurait quand même pu se poser une question, celle des moyens. Elle avait une qualité de saut, comme beaucoup de Cornet Obolensky, et une technique de saut très bonnes qui ont comblé son manque de force. Il suffit de la regarder encore aujourd'hui, c'est une jument qui pousse fort derrière. C'est ce qui fait la qualité des bons chevaux, peu importe qu'ils soient petits comme Ryan des Hayettes ou grands : il faut qu'ils poussent pour donner de la verticalité au saut. J'ai évidemment regardé les vidéos d'Aix, en différé, c'est impressionnant la manière dont elle vient pousser dessous mais ça, c'est aussi le travail de Grégory. Je trouve même qu'elle a mieux sauté au fil des tours même si elle peut encore faire un peu peur sur certains oxers. C'est une jument délicate qui n'est pas la jument de tout le monde comme elle l'a montré à la remise des prix… comme les femelles de Cornet peuvent être. Je pense que l'on pourrait faire la parallèle avec les filles de Papillon Rouge : il n'y a eu que Flèche Rouge, tous ses autres produits performants étaient des mâles. Chez les étalons comme Jalisco B ou Papillon Rouge qui donnent un peu de tempérament, les femelles sont souvent un peu plus délicates.

Personnellement, voir Corée remporter à Aix-la-Chapelle, c'est comme quand Quickly de Kreisker est allé aux Jeux Olympiques ou quand il a gagné au Grand Palais. On se rappelle l'avoir vu poulain et c'est un peu le résultat du travail accompli par tout un système. Conrad était un cheval qui dépassait les autres en qualité intrinsèque mais il ne fallait pas un grain de sable pour enrayer la mécanique. Il faut avoir le réflexe de ne pas aller trop vite dans les jeunes chevaux puis de trouver le cavalier de haut niveau. C'est ça qui m'impressionne le plus en fait : les bons chevaux sont parfois vendus à des gens qui font n'importe quoi et ils passent vite à côté de leur carrière. A l'inverse, il y a des chevaux qui ne sont pas si simples, comme Corée, qui entrent dans le bon système et qui vont jusqu'au bout. Il n'y a pas de formule exacte mais la patience et le travail sont quand même les maîtres mots. Quand Steve Guerdat est allé acheter Nino des Buissonnets, tout le monde s'est demandé pourquoi il était allé acheter un cheval de 140 voire 145… Pourtant on connait la suite : avec un extraterrestre sur son dos, il est devenu champion olympique. C'est la rencontre du bon cheval avec le bon cavalier. J'étais néanmoins ému par cette victoire. C'était beaucoup d'émotions de voir un poulain qui ne valait pas grand-chose, qui n'avait pas une souche longue comme le bras, remporter le Grand Prix le plus convoité du monde. J'aurais peut-être dû l'acheter moi-même (rires). Non sérieusement, il n'y a pas de regrets et cela me fait aussi plaisir pour monsieur Marie. Cela montre que son système marche bien et qu'ils sont bien travaillés quand ils sont jeunes. Je pense que ce n'est que le début d'une belle carrière pour la jument car elle se rend compte de ses moyens et elle devient plus facile à monter. En tout cas, c'est du bonheur tout cela. »

Comme pour Conrad de Hus, Gilles Botton n'a, lui non plus, pas tardé à tomber sous le charme de la grise : « On l'a fait sauter la première fois dans le rond des écuries de débourrage. Nous étions trois : Guillaume Ansquer, Sébastien Jolhain notre débourreur et moi-même. Elle est de suite sortie du lot, elle était spectaculaire en plus d'être très belle dans le modèle et déjà très aérienne. C'est vrai qu'elle ne paraissait pas raide du tout. On ne pouvait pas s'imaginer que ça allait être … une planche, car il faut quand même bien avouer qu'elle est très rigide. Elle est ensuite partie au débourrage et elle est venue chez moi début des quatre ans pendant trois semaines, un mois. J'ai enchaîné quelques petits obstacles. Là, on sentait qu'elle était rigide déjà. C'est à cette époque qu'elle a commencé les transferts d'embryons. La première année, elle a été croisée avec Vivaldi du Seigneur (Chellano Z) et For Hero (For Pleasure). Elle était déjà très brave dans le sens où elle enchaînait tout en étant toujours aussi spectaculaire. Elle avait une ligne du dessus assez rigide et du coup, une bouche assez compliquée mais de suite, elle resautait comme elle sautait en liberté avec de gros moyens et un énorme respect. Lorsqu'elle est revenue dans les écuries pour son année de cinq ans, Mathieu Lambert venait de nous rejoindre comme second cavalier et comme c'était un bon gars, je lui ai laissé la jument. Il s'en est bien accommodé. Ce qui était impressionnant c'est qu'en la regardant à pied, on s'est toujours dit qu'elle allait se faire peur alors que dessus, tout était simple, et la jument n'a jamais été impressionnée par quoi que ce soit, ce qui est assez étonnant pour une Cornet Obolensky qui est quand même une origine un peu regardante et pas toujours très simple. Elle, elle serait allée au feu. Elle a fait plus de 80% de sans-faute à cinq ans mais nous ne l'avons pas emmenée à Fontainebleau et elle a toujours continué à faire énormément de transferts. La seule chose où elle était un peu embêtante, c'est au paddock parce qu'elle avait vraiment peur des autres chevaux et ce n'était pas toujours facile de la détendre. A six ans, nous avons continué de la même manière, toujours avec Mathieu Lambert sur son dos, et elle s'est qualifiée pour la finale. Comme Mathieu partait s'installer à son compte je l'ai laissé faire Fontainebleau avec. Il avait fait une très bonne saison et un excellent travail sur les chevaux donc c'était une juste récompense. Il avait fait sans-faute et quatre points mais on n'avait pas sauté la petite finale.

Maintenant, il faut savoir que c'est une jument pour laquelle nous avons toujours eu de grosses offres. A cinq ans, nous avons eu beaucoup d'offres mais nous ne voulions pas vendre et à 6 ans, les offres sont devenues vraiment conséquentes. Quand Mathieu est parti juste après Fontainebleau, je me suis remis un peu sur la jument pour être un peu sûr de ce qu'on faisait. Dessus, j'ai tout de suite sauté très gros et tout était simple pour elle mis à part son problème de maniabilité. Elle n'était pas simple à monter à cause de cette raideur, de cette bouche et de ce galop mais elle était simple dans le sens où elle était hyper douée avec une super façon de sauter. Même quand elle pouvait être embêtante avec sa bouche et son galop et qu'elle se mettait dans une distance un peu compliquée, elle sautait toujours avec une très belle manière, en montant le garrot, en passant bien le dos et en étant vraiment respectueuse. C'était quand même vraiment bien, du coup, nous avions décidé avec monsieur Marie que nous ne la vendrions pas ou en tout cas, pas de suite. Elle a fait un travail normal durant l'hiver puis je suis parti au Sunshine Tour au début de son année de sept ans. Là, de nouveau, nous avons eu beaucoup de monde derrière et il faut dire qu'elle sautait vraiment bien. A la fin du Sunshine Tour, j'ai demandé à Grégory (Wathelet, ndlr) qu'il se mette dessus. Il l'a essayé dans une warm up, il l'a beaucoup aimée mais à cette époque-là, la jument était quand même beaucoup plus simple à gauche qu'à droite, et ça se remarquait assez fort. Nous sommes rentrés et elle a débuté sa saison avec des transferts d'embryons mais du coup, je n'arrivais plus à la monter. Je me suis même demandé comment Mathieu avait réussi les années précédentes. Je pense qu'il y a des juments que les transferts dérangent fortement et elle en fait partie, ils la rendaient encore plus raide qu'elle ne l'était. Durant toute l'année de 7 ans, je n'ai pas fait un seul concours avec elle, je l'ai juste travaillée sur le plat et en dressage. Elle a seulement recommencé les concours l'année suivante, de nouveau au Sunshine Tour, puis j'ai enchaîné des CSI 2*. Je sautais des épreuves 130, 135, 140… mais je redescendais toujours dans des petites épreuves. Elle avait toujours le problème d'aller trop haut, de trouver le bon rythme. Mon but était d'arriver à la mettre dans une position où elle se sente à l'aise sans pour autant monter aussi haut. C'est ce qu'il y avait de plus compliqué et c'est ce que Grégory a réussi très facilement, comme il est hyper doué. 

La jument a été convoitée par plusieurs cavaliers mais ils l'ont trouvée à un prix excessif par rapport à ce qu'elle avait fait. Nos chevaux ne font pas grand-chose à sept ans et huit ans, Conrad avait fait pareil. Au mois d'octobre, j'ai participé au concours de Strazeele qui a été ma dernière sortie avec elle avant qu'elle n'intègre directement les écuries de Gregory en quittant le concours. Il a fait un petit concours à Neeroeteren puis il est parti directement à Stuttgart. Ce sont des chevaux -et ce ne sont pas les seuls, je mets aussi Heartbreaker dans cette catégorie- que l'on sent invincibles même si on ne les monte en piste que pour les former. Rien ne pouvait nous arriver. Conrad était évidemment d'une facilité exemplaire alors que Corée était un peu plus complexe à monter mais ils sont toujours sortis du lot. Je ne pense pas qu'il faille être spécialement bon cavalier pour monter ces chevaux-là. Pour moi, le plus important avec eux, c'est la gestion. Je ne peux pas me permettre de dire que je savais que Corée gagnerait Aix-la-Chapelle ou que Conrad terminerait second des championnats d'Europe mais pour moi, c'était sûr qu'ils allaient aller au plus haut niveau. Il suffit de trouver le bon cavalier et c'est ensuite la gestion qui fait la différence. Grégory l'a à chaque fois très bien fait.

Grégory Wathelet et son groom de concours, Sylvain Benoit entourent Corée, un véritable trio de choc.

Dimanche, malheureusement, Internet n'a pas bien fonctionné alors j'ai eu pas mal de coupures. Heureusement, j'ai pu revoir assez rapidement les parcours après. C'est toujours assez stressant. Je ne vais pas le cacher, je vais rarement au concours voir Grégory, je pense même que je n'ai jamais été le voir avec les chevaux du haras de Hus. Au final, je préfère le regarder à la télévision car je suis assez stressé. Je veux que ça se passe bien, qu'il n'y ait pas d'accident même si on sait que ça peut toujours arriver. J'étais assez ému pour lui puis c'est aussi le fruit d'un travail accompli. Plus pour lui certes, mais pour nous aussi au haras de Hus car monsieur Marie a investi et même si la jument ne lui appartient plus aujourd'hui, c'est quand même un retour sur investissement moralement. C'est très important pour l'équipe et pour tout le monde. Je suis évidemment aussi très heureux que Grégory ait pu trouver une propriétaire qui lui permette de garder les chevaux et avec qui on sait que la jument sera toujours très bien, ce qui fait d'autant plus plaisir. » 

Corée avec le staff des écuries Wathelet presqu'au complet.


AuteurJulien Counet