La Tuilière, une histoire d’amour

21 juillet 2021Auteur : Oriane Grandjean

Après la première partie où nous avons évoqué les débuts de Charlotte et Mark McAuley, cette deuxième partie sera consacrée à la mise en place de leur structure à la Tuilière.

Partie 2

« On a commencé par acheter un six ans ensemble, se souvient Mark. Il s’appelait Uciano de la Botte et on l’a ensuite bien vendu. Il a fait des 5* avec Dayro Arroyave. On a réinvesti sur des jeunes, notamment un sept ans, très difficile mais avec beaucoup de moyens. On espérait que ce cheval me permettrait de faire l’année suivante de plus gros concours. Ce cheval, c’était Utchan de Belhem. Il a fini par faire des Coupes des Nations et des Grands Prix 5*. Il est d’ailleurs à la retraite ici, dans le pré d’à côté. C’était vraiment un succès, car ce n’était pas un cheval que l’on avait acheté très cher. C’était un pari réussi. On a acheté pas mal de jeunes chevaux, mais cela prend du temps de former un piquet de chevaux pour le haut niveau. J’ai donc dû recommencer de rien. »

« C’était difficile pour Mark, car c’était un trou dans sa carrière, se souvient Charlotte McAuley. Même si on sait que cela prend du temps, c’est toujours difficile. Il a plusieurs fois été tenté de baisser les bras. Quand on le dit, cela ne paraît pas une montagne, mais lorsque l’on doit faire deux ou trois ans sans haut niveau pour reconstruire une écurie, c’est long. »

Charlotte et Origi de Tiji, un 7 ans par Elvis Ter Putte

Puis les chevaux arrivent à maturité et prouvent à Mark et Charlotte qu’ils avaient vu juste : « On a acheté Jasco à sept ans, Vivaldi à six ans, et lorsque j’ai récupéré Miebello, cela m’a fait un piquet incroyable, explique Mark. En 2018, j’avais cinq chevaux pour tourner en 1,60 m : Jasco, Miebello, Vivaldi, Valentino et Utchan. Ils sont tous arrivés d’un coup. Un des premiers concours que j’ai fait avec Miebello, c’était Bourg-en-Bresse, où il a terminé deuxième du Grand Prix 4*. La semaine suivante, j’allais à Rome avec Utchan pour la Coupe des Nations. J’ai également pris Miebello après sa performance de Bourg : il a gagné la grosse épreuve du premier jour et était encore quatrième dans le Grand Prix. »

Miebello et Mark McAuley à Chantilly © Sportfot 

S’il y a un cheval qui a une place à part dans le cœur des cavaliers de la Tuilière, c’est bien Miebello. Le généreux petit gris fait toujours partie des têtes d’affiche du piquet de chevaux de Mark même s’il avait d’abord été destiné à Charlotte : « Miebello et Mark ont tout de suite fait la paire, précise la jeune femme. C’est vrai qu’on l’avait acheté pour moi au départ, afin que j’aie un cheval de haut niveau pour épauler Romane. C’est le seul cheval avec un peu d’âge et de métier, et donc plus cher, que nous ayons acheté. J’ai fait de bonnes choses avec lui, mais globalement, cela restait difficile pour moi. Pour l’anecdote, il faut dire qu’il avait toujours été monté par son naisseur, en Suède, qui était un grand gars costaud. Et le cheval n’avait jamais sauté avec personne d’autre. En plus d’être son cavalier, son naisseur était aussi son dentiste et son maréchal. Il faisait tout lui-même ! Quand j’ai eu un accident, avant d’avoir notre premier enfant, Mark l’a repris et l’entente a été immédiate. »

Charlotte et Mark dans leurs installations de La Tuilière 

Les succès s’enchainent sans tarder pour le couple Mark et Miebello avec en apothéose une participation à la finale Coupe du monde de Paris en 2019. « Miebello a fait de nombreux classements dans les étapes Coupe du monde, avec notamment une victoire dans l’étape de Lyon, ce qui reste mon meilleur souvenir, mon meilleur résultat. En plus, c’est à côté de la maison et les gens d’ici ne me connaissaient pas vraiment. La finale à Paris a toutefois été un peu dure. Miebello avait un peu trop couru durant tout l’hiver pour que réussir à obtenir cette qualification. Pour ces épreuves, je n’avais que Miebello, Utchan étant trop compliqué en indoor tandis que Jasco et Vivaldi n’étaient pas encore prêts. Miebello n’est donc pas arrivé à Paris dans les meilleures conditions. On apprend tous les jours, et cette expérience n’en a pas moins été extrêmement enrichissante. Une finale Coupe du monde, c’est vraiment encore un autre sport. »

Cette même année 2019, Mark est réserviste pour les championnats d’Europe de Göteborg. Cette période de rêve le voit faire son entrée dans le top 50 du classement mondial. C’est aussi pour lui la première saison au sein d’une équipe du Global Champions Tour. « J’ai eu beaucoup de chance d’être intégré dans une équipe du Global. Je figure dans les rangs des Madrid in Motion. C’est une super équipe, ils sont loyaux et ne veulent pas changer de cavaliers à chaque saison. Il faut dire que pour les Irlandais, ce n’est pas facile de percer : nous avons seulement un CSIO 5* dans notre pays, donc les occasions sont rares en comparaison avec la France, qui a tant de 5*. Evidemment, ce serait l’idéal qu’il y ait plus de Coupe des Nations pour donner leur chance aux cavaliers d’avoir accès à des 5*. »

Charlotte et Tiny Toon Semilly (Diamant de Semilly)

À haut niveau, les cavaliers dépendent souvent de mécènes, de sponsors ou de propriétaires. Ce n’est pas le cas pour Charlotte et Mark McAuley : « Presque tous les chevaux nous appartiennent, explique l’Irlandais. Nous les avons achetés jeunes et nous les avons formés pour le haut niveau. C’est notre philosophie. Notre business plan est simple : trouver des chevaux de très bonne qualité, les former et les amener le plus loin possible avant de les vendre. Il y a deux semaines, nous nous sommes séparés de l’une de nos meilleures recrues, Thunder G Z (Tyson). Nous étions encore deuxième du championnat à Mannheim en mai dernier. On essaie de faire du grand sport, mais avec un but final commercial. Il faut les vendre pour pouvoir acheter des jeunes et ainsi se garantir un piquet de haut niveau en permanence. C’est très difficile d’avoir des chevaux pour le haut niveau, donc si on ne vend jamais les bons, on ne peut pas réinvestir pour s’assurer une relève. Il doit y avoir un roulement pour rester au top. Notre sponsor, c’est notre commerce. Cela dit, je ne suis pas un marchand de chevaux. Je n’achète pas un cheval 10'000 francs pour le vendre le double une semaine plus tard. On s’efforce d’acheter les meilleurs jeunes et de leur laisser le temps de grandir.»

Mark et Cap West 

Mais tous les chevaux ne sont pas forcément destinés au haut niveau. « Cela dépend, car lorsqu’on achète un poulain ou un trois ans, c’est presque impossible de savoir s’il fera du haut niveau, précise Charlotte. Il y a donc des chevaux que nous vendons assez tôt. Ce sont des chevaux qui ont été bien montés, bien dressés et qui sont commercialisables. »

L’élevage familial permet aussi l’arrivée de nouvelles recrues dans les écuries de Charlotte et Mark. « Ma grand-mère a débuté l’élevage, avant que ma maman ne reprenne le flambeau. À l’époque des débuts, c’était une activité menée de manière tout à fait amateur. On prenait la jument de balade et on la présentait à l’étalon du coin. Maintenant, bien sûr, l’élevage s’est professionnalisé. On travaille de manière très sélective. L’idée n’est pas de produire vingt poulains par an. On veut leur donner la chance d’aller le plus haut possible en fonction de leurs capacités. Ils ne vont pas tous atteindre le haut niveau, mais on veut leur donner la meilleure formation possible durant le bout de chemin qu’ils feront avec nous. »

Régulièrement, certains des meilleurs chevaux de Mark et Charlotte ont pris ces dernières années le chemin des Etats-Unis. « Je pense qu’il s’agit du plus grand marché actuel, précise Mark. Ils n’ont pas d’élevages et aiment acheter des chevaux déjà prêts. »

Et si on ne les élève pas, où déniche-t-on ces jeunes chevaux de talent ? « On les trouve souvent en France. On achète pas mal de trois ans, notamment lors des ventes aux enchères. Les gens savent maintenant que l’on cherche de bons chevaux donc on nous envoie beaucoup de vidéos. C’est important d’avoir un grand réseau parce qu’on ne peut pas être partout. Des gens gardent les yeux ouverts pour nous. Mark a un bon réseau chez les Irlandais, mais on a aussi des liens étroits avec la Suède et la Belgique.»

Demain, troisième et dernière partie de notre rencontre avec Charlotte et Mark McAuley

Photos: © Clément Grandjean 

AuteurOriane Grandjean