« La Grande-Bretagne est une nation de complet », Gilles Viricel

04 August 2021

Lui aussi s’y connaît quand il est question de Jeux olympiques ! En 2000, Gilles Viricel s'est envolé à Sydney avec Caprice de la Cour (Franc Parler) pour y défendre les couleurs de la France lors des épreuves de concours complet. Plus d’une vingtaine d’années plus tard et pour Studforlife, il met à profit son expertise et analyse ces quatre jours intenses de compétition à Tokyo.

Tokyo 2020 a été l’occasion de découvrir le nouveau format olympique des équipes à trois avec la possibilité de substitution entre les tests. Qu’en avez-vous pensé ?

Je trouve cela très handicapant pour une équipe de faire rentrer un couple au dernier moment. Ni le cheval ni le cavalier ne sont vraiment dans le coup et ont la même adrénaline que les autres. Je doute que cela mette plus de suspens à la compétition et éloigne justement une potentielle médaille, surtout que s’ajoutent vingt points à la nation lors d’un changement. Les équipes fortes ne l’ont d’ailleurs pas fait, peu de nations comme la Suisse s’en sont servies - notamment à la suite d’un événement tragique pour l’un de leurs chevaux - . Il faut aussi savoir qu’un nouveau couple ne peut entrer dans la compétition que sous raison médicale du cavalier ou vétérinaire du cheval déjà présent. Ça fausse un peu le jeu sachant que dans les autres championnats, ce n’est pas du tout ce format. Je crains bien qu’il ait été mis en place pour petit à petit mettre le concours complet de côté aux Jeux olympiques. Je pense tout de même qu’il peut être intéressant pour des nations émergentes, peut leur permettre de finir l’épreuve par équipe et à chaque couple de prendre de l’expérience.

Ce nouveau format olympique a entraîné une revisite du dressage où d’excellentes prestations en sont ressorties. Cette reprise est-elle une preuve que les complétistes y accordent plus de préparation ? 

Auparavant, la reprise de dressage durait environ sept minutes, ici quatre. Elle est très condensée, on a pu voir qu’il fallait dès le début des chevaux dressés, disponibles et avec beaucoup de locomotion. À travers ce format, on se rend compte que certains chevaux ont moins de sang qu’avant. Pour le cross, le cheval doit aller vite mais il doit fortement se rassembler, et rapidement, pour le dressage puis pour le saut d’obstacles. Les cavaliers ont toujours mis l’accent sur ce test et d’autant plus maintenant puisque la reprise se rapproche du dressage pur. Aujourd’hui, la plupart des cavaliers font appel à des entraîneurs privés de dressage pour être prêts et c’est aussi pour ça qu’on a vu de très belles choses. 

Karim Laghouag et Triton Fontaine (Gentleman IV). © Sportfot.com

Les chevaux français ont bien dressé mais manquaient de locomotion par rapport à certains étrangers. C’est ce qui les a pénalisés, pas sur la technique mais les critères propres du cheval. Pas de surprise pour le clan français, cette reprise est aussi sur le circuit du Grand National. En revanche, elle n’est pas déroulée sur les concours internationaux et parmi les cavaliers présents aux Jeux, certains n’ont pas couru ces concours à cause de la pandémie du Covid et n’ont donc pas pu être vus par les juges étrangers. 

Pour ces Jeux de Tokyo, le cross-country s’est couru à Sea Forest Park, le deuxième site de la compétition. Ce changement ne rend-il pas l’échéance plus compliquée pour ces athlètes de haut niveau ?

Le cheval a déjà un facteur de stress important pour venir au Japon qui est ce long vol. Notons que la plupart des chevaux, notamment ceux des Français, n’avaient jamais voyagé dans les airs, s’ajoute à ça environ une heure trente de camion au milieu des épreuves pour aller courir le cross. En effet, ça peut être un stress ajouté pour chacun. De nos jours, les camions sont très sécurisés pour les chevaux mais il y a toujours un risque qu’il se blesse, il n’y en a pas eu ici et heureusement. Le cheval changeait d’environnement et de box mais il était toujours accompagné de son/sa groom avec qui il passe son temps. Ça lui apporte une certaine sérénité et confiance pour voyager dans de bonnes conditions. Concernant l’organisation aussi ça pouvait être du stress, il ne fallait rien oublier.

Un cross raccourci avec peu de sans faute, a-t-il joué son rôle et redistribué les cartes ? 

Le parcours était très vallonné avec un format court donc forcément des obstacles plus rapprochés. Les conditions climatiques ont aussi eu un rôle puisqu’il y avait beaucoup d’humidité. Il m’a paru difficile d’entrée avec l’approche rapide du premier gué, beaucoup de galopades puis de gros efforts rapprochés. À l’arrivée, on voyait bien que les chevaux étaient éprouvés, même s’ils étaient très bien préparés ! Dans l’ensemble, l’épreuve s’est bien courue, également pour des nations émergentes comme la Chine, le Japon ou encore le cavalier Indien Fouaad Mirza. 

L’Indien Fouaad Mirza et Seigneur (Seigneur D'alleray). © Sportfot.com

La malchance a été pour les cavaliers de Maxime Livio, les Thailandais, qui n’ont pas terminé leur course. Cependant, ils sont en train d’apprendre leur métier et je suis sûr que dans quelques années, on les verra sur le podium. On entend souvent que les Jeux sont moins durs que des championnats du Monde et ce n’est pas totalement faux. Le cross est toujours construit de telle sorte à ce que les cavaliers des pays émergents puissent le terminer. Pour les grosses nations, ce test ne les a pas perturbé puisqu'elles ont l'habitude de courir Badminton, Pau ou encore le Lion d’Angers et ont toutes fait démonstration. Le grand favori, prônant sur le dressage, Michael Jung a fait tomber un mims. C’est un système que l’on voit depuis plusieurs années pour que des obstacles du cross puissent tomber notamment ceux à bord franc, qu’on appelle aussi les verticaux, ou encore les pointes. Il sert à sécuriser le cheval et le cavalier. On peut le déplorer un peu car un obstacle qui tombe sur le cross, ça n’existe pas en concours complet cependant aujourd’hui, il évite peut-être d’importants accidents. Avec des “si”, on peut refaire le monde mais imaginons le mim’s ne serait pas tombé, où serait Michael Jung actuellement ? En tout cas, sans cette faute, la donne de l’épreuve ne serait sûrement pas la même. 

Dès le début, les Britanniques ont mené la danse avec une démonstration sur le dressage, une fraîcheur sur le cross et enfin, une finesse à l’obstacles. Pourquoi sont-ils aussi bons ?

Les Britanniques Tom Mcewen (Toledo De Kerser), Oliver Townend (Ballaghmor Class) et Sandra Auffarth (Viamant Du Matz) ont décroché l’or olympique ! © Sportfot.com

C'étaient les premiers Jeux olympiques pour chaque cavalier mais ils ont pratiquement tous couru Luhmühlen, Badminton, Burghley ou encore les Jeux Équestres Mondiaux de Tryon, comme Tom McEwen et Toledo de Kerser, dans leur carrière. Ils ont donc tous du métier sur des épreuves encore bien plus grosses. La Grande-Bretagne est une nation de complet et propose beaucoup de compétitions internationales à l’année aux cavaliers. Je ne dis pas que c’est plus facile mais ils ont plus de recul et d’expérience pour courir ces épreuves.

Julia Krajewski est devenue la première femme championne olympique de concours complet, une revanche après ses déconvenues de Rio et Tryon. Comment pouvez-vous décrire ses Jeux ?

Elle a trente-trois ans, elle est encore jeune et est passée par plusieurs malchances avant une médaille mais le temps et le travail ont fait les choses. Elle n’a pas loupé une épreuve et c’est aussi là qu’on a vu la qualité des chevaux. Après le cross qui peut en fatiguer plus d’un, sa jument Amande de B’néville a sauté avec une sacrée aisance ses deux épreuves de saut d’obstacles.

Les nouvelles championnes olympiques de concours complet Julia Krajewski et Amande de B’néville ! © Sportfot.com

Quelles évolutions pouvez-vous tirer après avoir visionné ces Jeux olympiques ?

On ne voit plus les gros scores qu’on avait avant, même pour les nations émergentes qui ont réussi à se qualifier pour le saut d’obstacles. Je pense aux Chinois avec peu de points ou même trois barres, ce n’est pas “catastrophique” par rapport à avant. Les fautes à l’obstacles ont majoritairement été dans les combinaisons mais la difficulté d’un cheval de complet est d’avoir été mis à l'horizontal sur le cross, puis le lendemain de se redresser et d’aller sur sa foulée de galop sans abaisser le garrot. Aujourd’hui, ce bon cheval de complet est compliqué à trouver car au départ, ce n’est pas toujours très compatible. On voit dans cette discipline que les cracks chevaux arrivent assez tard et sont majoritairement français. Je vois bien sur les finales jeunes chevaux, les étrangers ont déjà beaucoup d’équilibre et de locomotion donc sont déjà plus performants, mais ils ne tiennent pas autant dans le temps là. Nos jeunes selles-français, même anglo-arabes, sont plus horizontaux et pas terminés dans le physique. Puis, on les voit évoluer avec le travail, arriver à maturité vers dix ans et après sont incroyables.

Le top de Gilles Viricel :

« L'encadrement de l’équipe de France a été remarquable. Thierry Touzaint est un monsieur discret, efficace, dynamique, un homme de cheval et est surtout un chasseur de médaille. Depuis qu’il est à la tête de l’équipe nationale, il ramène toujours quelque chose. Il a une très grande qualité qui est la clairvoyance sur les chevaux et les cavaliers. Certaines fois, on ne comprend pas toujours ses sélections mais lorsqu’on voit le résultat, il avait raison. Karim Laghouag était quand même sixième dans la sélection initiale. Suite aux retraits de Thomas Carlile, Astier Nicolas puis Thibaut Vallette, il a intégré l’équipe et là encore, elle revient avec une médaille de bronze, comme quoi il y a un sacré réservoir ! C’est là où Thierry est très fort car il prépare beaucoup de cavaliers et il sait très bien s’entourer. Jean-Pierre Blanco et Serge Cornu savent ce qu’ils font et sont aussi des hommes de chevaux. Ils ont tous montés en compétition à haut niveau. La cerise sur le gâteau est l’arrivée de Michel Asseray, le nouveau DTN adjoint du concours complet, qui est un très bon organisateur. On sent que l’équipe est soudée et sereine : ça a toujours été l'optique de Thierry Touzaint. »

Crédit photo à la une : © FEI/Christophe Taniére