« Je serai non seulement un manager sportif mais aussi un manager d’Hommes » Michel Sorg

25 February 2020

Cavalier, journaliste, speaker, organisateur de concours, directeur sportif, Michel Sorg est seulement âgé de trente-quatre ans et dispose déjà d’un parcours hors norme dans le monde entrepreneurial et sportif équestre. La liste ne s’arrête pas là puisque c’est lui qui succédera à Andy Kistler au poste de sélectionneur de l’équipe Suisse après les Jeux olympiques de Tokyo. Rencontre avec ce personnage passionnant !

LE SYSTÈME FÉDÉRAL SUISSE NE FONCTIONNE PAS PAREIL QUE BIEN D’AUTRES FÉDÉRATIONS, EN ÉLISANT À LA TÊTE DES ÉQUIPES SUISSES DES BUSINESSMAN, LÀ OÙ LA FRANCE PAR EXEMPLE NOMME D’ANCIENS CAVALIERS DE TRÈS HAUT NIVEAU. COMMENT ANALYSEZ-VOUS CE CHOIX ET CETTE RÉUSSITE SANS APPEL ?

« C’est vrai qu’en Suisse c’est un tout petit peu différent de ce que nous pouvons voir en France. Il faut voir le poste de chef d’équipe comme celui d’un manager qui prend des décisions sportives, qui fait des sélections et qui s’occupe de toute l’organisation, la communication et qui est associé à un coach technique qui est Thomas FuchsAndy Kistler, le chef d’équipe actuel en Suisse, n’est pas cavalier. Notre système se veut comme ça et, au vu des résultats de l’équipe de Suisse ces dernières années, s’est avéré payant et être une bonne technique. Même sans être cavalier de haut niveau, j’ai donc été légitimé par notre fédération pour prendre la relève d’Andy après les Jeux olympiques de Tokyo. Je connais très bien la scène équestre suisse, européenne et je dirais même mondiale par rapport à mon poste au concours hippique de Genève dont je suis directeur adjoint. J’ai été speaker dans de nombreux concours, je suis impliqué à la fédération suisse en tant que directeur sportif depuis un an et demi maintenant. J’ai fait partie de comité d’organisation sur d’autres concours. J’ai moi-même été cavalier, très loin du niveau de ceux qui seront mes cavaliers dans les années à venir, mais j’ai monté des épreuves jusqu’à 1.30m, j’ai suivi beaucoup de Coupes des nations en tant que journaliste équestre aussi donc j’ai un œil sur ce qui se passe dans le milieu équestre tant d’un point de vue organisateur que technique de l’extérieur. »

COMMENT LA TRANSITION VA-T-ELLE SE FAIRE ? VOUS ALLEZ ACCOMPAGNER LE STAFF ACTUEL À PARTIR DE MAINTENANT ?

« Vu que je suis déjà directeur sportif du jumping, j’ai déjà un œil sur la relève et sur l’équipe de base. Je suis déjà de très près ce qu’il se passe. Andy Kistler ma toujours tenu au courant de tout ce qu’il faisait, étant donné que je fais aussi partie de la commission de sélection depuis un an et demi maintenant. Je vais commencer à accompagner l’équipe suisse sur plusieurs concours dans les prochaines semaine, notamment à La Baule. Je vais vraiment suivre Andy Kistler pour voir exactement comment se déroule un CSIO en tant que chef d’équipe. Avant de prendre définitivement mon poste, je vais donc faire deux ou trois Coupes des nations avec l’équipe actuelle. »

ETES-VOUS STRESSÉ À L’IDÉE D’OCCUPER UN TEL POSTE ? 

« Je n’aime pas spécialement le mot stress parce que je pense que ce n’est pas toujours très positif, je préfère parler d’adrénaline. Ce serait mentir de dire que je suis totalement zen. Bien-sûr qu’il y a de la pression et de l’adrénaline. Il y a de la pression parce que je suis quelqu’un de très perfectionniste dans tout ce que je fais, je vais alors tout mettre en œuvre pour que ça se passe le mieux possible et quand on est perfectionniste on se met toujours un peu plus de pression je pense. C’est de l’adrénaline positive, nous avons quand même la chance en Suisse d’avoir d’excellents cavaliers dont les numéros un et deux mondiaux en ce moment qui sont Steve Guerdat et Martin Fuchs. Ce sont deux leaders d’équipe incroyables en tant que cavaliers mais aussi en tant qu’Hommes, ils me faciliteront la tâche !

C’est d’ailleurs là-dessus que j’ai envie de mettre l’accent. Je serai non seulement un manager sportif mais aussi un manager d’Hommes, parce que pour moi l’humain compte tout autant que le sport. Ce qui fera le succès d’une bonne équipe, c’est bien-sûr des bons cavaliers mais c’est aussi un bon esprit de chacun et un « team Spirit ». C’est ça qui va être très important pour moi et qu’Andy Kistler a très bien réussi à faire. Je vais continuer dans cette direction-là. »

VOUS AVEZ EN SUISSE LES DEUX MEILLEURS CAVALIERS DE LA PLANÈTE. VOUS SERVEZ-VOUS DE CELA POUR METTRE L’ÉQUITATION COMME L’UN DES SPORTS PRINCIPAUX DU PAYS, TANT EN TERMES D’ADHÉRENTS QU’EN TERME DE MÉDIATISATION ? 

« Etant donné que j’ai une formation en communication, c’est quelque chose qui va être très important pour moi d’essayer de médiatiser encore plus ce sport et qu’on le regarde encore plus. On a vu clairement en Suisse, depuis que Steve Guerdat a été sacré Champion olympique en 2012, un intérêt grandissant pour notre sport et aujourd’hui si on regarde les spectaculaires résultats de nos cavaliers, on peut dire que les médias suisses ne s’y intéressent pas encore assez par rapport à ce que ça représente. On n’a aucun autre sport avec les numéros un et deux mondiaux qui sont Suisses. En tennis, nous avons des  géants comme Roger Federer et Stan Wawrinka, mais en équitation on fait des choses encore plus extraordinaires donc les médias s’y intéressent forcément mais pas encore assez à mon goût.

En termes d’intérêt pour le sport, je pense que nos bons résultats déclenchent de la passion chez les jeunes. Steve et Martin sont de véritables exemples pour notre génération parce que, comme je le disais tout à l’heure, ce sont non seulement des bons cavaliers mais c’est aussi des Hommes incroyables, qui ont conscience d’être un moteur pour tout une génération. Il faut que ça continue parce qu’un sport a besoin de modèles comme eux pour avancer. On a la chance de les avoir donc il va falloir capitaliser encore là-dessus. »

QUELLE VA ÊTRE VOTRE PHILOSOPHIE DANS LA GESTION DE CETTE NOUVELLE ÉQUIPE SUISSE ? PARIS 2024 SE PRÉPARERA DÈS VOTRE PRISE DE FONCTION ? 

« Je prends mes fonctions juste après les Jeux olympiques de Tokyo. Paris 2024 est l’objectif premier en matière d’échéance olympique oui, mais je regarde également et dès maintenant jusqu’à Los Angeles 2028. Dans ce sport, tout met du temps à se construire et nous devons anticiper.

Ma philosophie a quatre axes. Le premier, les sports et les résultats évidemment mais ce point vaut pour tous les sélectionneurs sportifs du monde. Ensuite, en deuxième axe, il y a la promotion de la jeune génération, une chose à laquelle je suis très attaché. On ne peut pas construire l’équipe de Suisse de demain sans s’intéresser à la relève qui arrive derrière, donc je vais avoir un œil très attentif sur cette jeune génération pour les aider à atteindre l’élite. Nous parlons des jeunes talents mais nous avons un sport qui permet de rester très longtemps à haut niveau, je me dis donc d’un œil extérieur qu’il y a des cavaliers d’un certain âge mais talentueux et qui n’ont aujourd’hui pas encore pu toucher le très haut niveau. Il faut faire sortir de l’ombre ces personnes-là aussi ! C’est quelque chose qu’a par exemple magnifiquement réussi à faire Philippe Guerdat en France ces dernières années. Il est un de mes modèles. Le troisième axe, c’est la gestion d’image et la promotion de notre sport comme nous avons déjà discuté avant. Le quatrième tourne enfin autour de l’esprit d’équipe. Ce n’est pas tout d’être un bon cavalier, il faut aussi être membre de cette équipe Suisse et se battre pour elle.« 

COMMENT VOS DIFFÉRENTES EXPÉRIENCES PROFESSIONNELLES ONT FORGÉ L’HOMME QUE VOUS ÊTES AUJOURD’HUI ET QUI VOUS PERMETTENT D’ACCÉDER À CETTE FONCTION ? 

« J’ai eu la chance de faire plusieurs choses différentes dans ma vie. J’ai commencé par une carrière dans le journalisme, en télévision et en radio, en Suisse. D’abord dans le journalisme généraliste puis dans le journalisme sportif, avec toujours cet attachement à l’équitation qui est le sport qui a changé toute ma vie. La personne que je suis aujourd’hui l’est beaucoup grâce aux gens que j’ai croisé dans ce milieu et ce que m’a apporté le cheval en tant qu’animal et en tant que passion. Je dis toujours que ce n’est pas comme une raquette que l’on peut ranger dans l’armoire, le cheval c’est trois-cent-soixante-cinq jours par an. J’ai aussi été speaker dans les concours hippique, expérience qui m’a permis de voir l’envers du décor et d’intégrer le comité d’organisation du concours de Genève très tôt, j’avais vingt-quatre ans. Ce sont des choses qui m’ont permis de grandir et de découvrir plusieurs facettes du monde entrepreneurial et du monde sportif équestre. Du coup j’ai cette vision à 360° qui je pense me permettra d’aborder cette fonction avec un bagage assez solide.

Le fait que j’ai aujourd’hui trente-quatre ans, est ce que c’est un problème ? Je pense que ce n’est pas une question d’âge, c’est une question de volonté, d’envie, de passion et de compétences. Ce qu’il faut c’est mettre tous ces ingrédients ensemble pour faire le meilleur travail possible, quel qu’il soit. Ce que je n’ai pas dit aussi c’est que je suis un homme heureux. J’ai une chance immense et je me rend compte que c’est un luxe, pouvoir faire de ma passion un métier. Cela passe aussi le message que quand on aime quelque chose, qu’on le fait avec passion, rigueur et envie, on arrive à faire des choses assez géniales. Si y a cinq ans vous m’aviez dit que j’allais devenir chef d’équipe de l’équipe Suisse, j’aurais surement bien rigolé. Ce n’est pas de la fausse modestie, la première fois qu’Andy Kistler m’a avancé cette idée, c’était d’ailleurs il y a à peine un an : « Michel je vais arrêter, j’ai envie que ce soit toi qui reprennes ». J’ai rigolé parce que je pensais que c’était une blague, je ne m’y attendais pas du tout.« 

COMMENT ANALYSEZ-VOUS L’ÉCOSYSTÈME DU MONDE DU JUMPING ACTUELLEMENT ? 

 « C’est une vaste et délicate question. Pour moi, les concours et circuits historiques doivent avoir la priorité sur les autres.  En tant que futur chef d’équipe Suisse, j’ai envie d’avoir des cavaliers qui vont se battre pour notre équipe dans le circuit des Coupes des nations. Ils ont le droit de faire les circuits parallèles qui existent, mais ma priorité ce sera de qualifier les Suisses pour les championnats, et ça passera forcément par les concours historiques. Je n’ai pas très envie de rentrer dans le débat de pour ou contre le Global Champions Tour, en tout cas pas maintenant puisque je vais prendre mes fonctions. Tout ce que je dis, c’est que ma priorité seront les concours circuits historiques. Il ne faut pas oublier que sans les Coupes des nations, nous ne sommes plus un sport olympique, c’est aussi simple que ça. Les émotions que procure un championnat, n’a rien à voir avec ce que procure un concours X ou Y. Mais nous sommes dans une période difficile, il y a plusieurs CSI 5* chaque week-end, les cavaliers doivent marquer des points Ranking pour être invités dans des concours, ils doivent aussi gagner leur vie pour faire tourner leur système… Il faut trouver le juste équilibre. Nous avons la chance en Suisse d’avoir un cavalier comme Steve Guerdat qui fait toutes les Coupes des nations. Ç’est un joli message pour le sport. » 

Propos recueillis par Laura MORZEL. Photo à la Une : © Orianne Grandjean