Fernando Martinez Sommer, la volonté et l’abnégation récompensées (1/2)

16 June 2022Auteur : Mélina Massias

Son nom n’évoque peut-être rien aux plus novices des fans de jumping. Pourtant, l’histoire de Fernando Martinez Sommer vaut le détour. La vie, ou peut-être encore davantage sa volonté d’acier et son abnégation sans limite, l’ont conduit jusqu’à empocher sa première épreuve 5*, début juin, à Cannes. Du Mexique, où il a goûté aux joies et plaisirs de l’équitation avant de mettre en œuvre un plan rempli de détermination pour atteindre ses rêves, en passant par les Etats-Unis, où il a évolué deux années, jusqu’en Europe, le souriant trentenaire n’a jamais baissé les bras, se forgeant une carrière d’autodidacte. Loin de se croire arriver, le Mexicain nourrit encore de nombreuses ambitions, qu’il entend bien embrasser à bras le corps, comme il l’a toujours fait jusqu’à maintenant. Fort d’un système solide, d’une existence épanouie et d’un amour des chevaux inoxydable, Fernando Martinez Sommer pourrait bien faire parler encore plus de lui dans les prochains mois.

“Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été intéressé par les chevaux”, lance sans hésitation Fernando Martinez Sommer. “Ma famille ne vient pas du monde équestre professionnel, mais mon père a toujours aimé les chevaux. Il m’a dit que lorsque j’avais deux ou trois ans, je ne faisais que répéter le mot cheval. Je demandais si je pouvais aller en voir : c’est une obsession depuis que je suis très jeune.” Le décor est planté. À trente-deux ans, ce pilote mexicain, heureux comme un enfant la veille de Noël, touche du doigt son rêve de toujours : évoluer au milieu des meilleurs cavaliers du monde du saut d’obstacles. Et Fernando, installé aux Pays-Bas, aux côtés de sa femme, Mariel Victoria Aguirre, a de quoi savouré sa réussite. De ses cinq ans, et ses premiers cours à poney, jusqu’à sa première victoire en 5*, le 4 juin dernier à Cannes, dans le Sud de la France, le trentenaire a parcouru le monde et un long, très long chemin. “J’ai toujours rêvé de faire ce sport et je passais mon temps à regarder les grandes compétitions que je pouvais voir à la télévision. À l’époque, ce n’était pas si simple et nous avions de grandes cassettes. Depuis le Mexique, nous étions assez loin du grand sport. Mais j’aspirais à évoluer, un jour, parmi les meilleurs en Europe. En étant réaliste, cet objectif était plutôt lointain, alors j’ai dû suivre des études, dans la comptabilité. Au lycée, j’ai commencé à monter des chevaux pour d’autres personnes. Depuis toujours, je me demandais comment j’allais faire pour atteindre mes ambitions. J’ai établi un plan et imaginé les clients que je devais avoir, afin d’aller en concours, progresser et espérer, un jour, pouvoir concourir aux États-Unis et me faire connaître. Lorsque j’ai eu vingt ans, un grand cavalier mexicain, le meilleur à mes yeux, Gerardo Tazzer (quadruple cavalier olympique mexicain entre 1980 et 2004, médaillé de bronze collectivement à Moscou et multi-récompensé aux Jeux panaméricains, ndlr) a eu un accident. Il s’est retrouvé en fauteuil roulant. Il m’a appelé et m’a proposé de venir travailler pour lui. C’était une situation gagnant-gagnant : j’avais des chevaux pour aller en concours au Mexique et lui pouvait continuer son business. Je suis resté pendant cinq ans à ses côtés. Par la suite, j’ai monté deux ans à Wellington et New York. Ma famille a toujours pu me soutenir avec un cheval, mais arriver à haut niveau coûte une fortune. J’ai dû me frayer mon propre chemin pour accomplir mes rêves. Et tous ne se sont pas encore réalisés (rires)”, résume le pilote.

Fernando et Cor Bakker sur la sublime piste de Mexico, en 2017. © Sportfot

Un projet bien rodé

Loin, bien loin, d’éprouver un quelconque sentiment de suffisance, Fernando mesure le chemin qui le sépare encore de ses objectifs. “J’ai beaucoup appris depuis mon arrivée en Europe. Désormais, j’ai accès à tout, en direct et en vrai ; je n’ai plus besoin de m’évertuer à trouver des vidéos de détentes sur Youtube (rires). La première fois que je suis arrivé ici, je regardais quel type de café buvait Marcus Ehning, et quelles paires de chaussures portait tel ou tel cavalier. J’étais un immense fan de ces cavaliers et c’était la première fois que je les voyais d’aussi près. Cela a été une sacrée aventure. Il y a eu beaucoup de frustration et d’enthousiasme. Grâce à ça, je pense que je savoure avec davantage de bonheur les bonnes journées. Peut-être que les moins bonnes viennent aussi avec plus de déception pour moi que pour quelqu’un né dans le sport. Je pense que je n’en suis qu’à 50 ou 60% de mes capacités. Je peux progresser et apprendre beaucoup. Même si le chemin a été long, je crois que ce n’est que le début dans le vrai sport”, insiste-t-il.

“J’étais si frustré d’avoir passé des années à chercher un moyen de parvenir à rejoindre le grand sport, que j’ai commencé à éplucher les listes de cavaliers qui montaient en 5*. J’ai fait émerger quatre ou cinq scénarios. L’un d’eux est que ces pilotes sont nés dans les chevaux et sont les deux ou troisièmes générations de leur famille, comme les Philippaerts, Fuchs, van der Vleuten, etc. Un autre scénario regroupe les personnes disposant d’importants moyens financiers, qui leur permettent d’acheter des chevaux, de payer des entraîneurs et rendre leur rêve possible. La troisième possibilité intègre quelques individus qui ont tiré profit de bons clients ou propriétaires, d’une façon pas toujours très orthodoxe. Et puis, j’ai repéré quelques cavaliers qui travaillent pour des écuries de commerce. Seulement certains, comme Lorenzo de Luca ou Daniel Deusser, parviennent à atteindre le haut niveau ; la plupart d’entre eux reste en retrait parce que leurs chevaux sont vendus”, détaille le représentant mexicain. “Enfin, j’ai remarqué qu’il y avait un tout petit pourcentage qui concernait des gens ayant suivi leur propre chemin. Cela est beaucoup, beaucoup plus long. Il faut trouver quelqu’un, prêt à nous soutenir. Alors, j’ai commencé à frapper à certaines portes, pour voir qui serait intéressé pour investir avec moi dans des chevaux, et qui pourrait avoir l'œil pour m’aider à les choisir. Ensuite, il faut trouver comment les former, puis accéder aux concours. Mais c’était ma seule solution. En huit ans, j’ai trouvé trois personnes qui étaient plus ou moins partantes. Une seule était prête à s’impliquer pour la passion des chevaux plus que pour l’argent : Juan Carlos Franco. Aujourd’hui, il est mon partenaire.” 

Fernando à Wellington. © Sportfot

Ensemble, les deux associés, qui ont commencé à discuter voilà neuf ans, ont fondé Fair Play Stables et investi dans un piquet de chevaux. “La route a été longue. J’ai trente-deux ans et, aussi loin que je me souvienne, j’avais planifié tout cela. On sait combien les déceptions sont nombreuses. Les propriétaires vendent les chevaux, puis il faut repartir de zéro, etc. Après quelques années, j’ai décidé qu’il fallait que je sois propriétaire, au moins en partie, de mes montures, afin d’avoir le contrôle et de choisir quand les commercialiser, ou non. Soudainement, ce projet avec mon partenaire est apparu. C’est formidable. Nous essayons de mélanger le commerce et le sport, mais Juan Carlos est le premier à ne pas vouloir vendre les chevaux. Il aime vraiment le sport. Lui-même était cavalier, mais avec sa vie professionnelle et de famille, cela n’a pas été simple pour lui. Il vient de plus en plus sur les compétitions et aime vraiment ça. Il est très positif sur tout, et je lui dois le rêve que je suis en train de vivre aujourd’hui en Europe”, salue Fernando.

Une arrivée en Europe aux allures de saut dans l’inconnu

S’il impute son débarquement en Europe, en 2019, à son génial Cor Bakker (KWPN, Colandro x Quattro B), acheté jeune cheval au Mexique et conduit jusqu’aux Jeux équestres mondiaux de Tryon en 2018, après de belles performances jusqu’en Grands Prix 5*, dont un classement sur l’historique piste de Calgary, Fernando a surtout dû prendre une grande décision. Quitter sa stabilité en Amérique était un risque presque un peu fou. “J’avais mes clients au Mexique et tout allait vraiment bien, mais j’ai décidé de repartir de zéro ici. Tout ce que j’ai toujours fait était pour ce rêve du sport de haut niveau et, malheureusement, au Mexique, ce n’est pas la même chose”, avoue le souriant cavalier. “Ce n’est pas le même sport qu’ici. C’était le bon moment pour prendre cette décision. Si cela n’avait pas fonctionné, j’aurais toujours pu retourner dans mon pays, mais j’avais vraiment envie de tenter ma chance. J’ai laissé tout ce que j’avais et je suis venu en Europe, avec ce projet en partenariat avec Juan Carlos. Pour l’instant, je crois que c’était le bon choix. Après un an et demi ici, j’ai rencontré ma femme en Belgique, et, deux ans après notre rencontre, nous nous sommes mariés. Nous sommes maintenant installés aux Pays-Bas et nous avons un super endroit pour nos chevaux. Nous faisons tout ensemble puisqu’elle monte aussi. C’est vraiment chouette de pouvoir partager l’amour des chevaux avec elle et cela rend la vie de tous les jours un peu plus facile (rires).”

Fernando, aux côtés de son fidèle Cor Bakker, à Chantilly. © Sportfot

Après des débuts timides, Fernando a pris son envol en 2022, sur le lucratif circuit de Longines Global Champions Tour (LGCT) et de sa League. Une aubaine pour ce cavalier à la détermination d’acier. “Une fois en Europe, j’étais bel et bien là, mais trouver une place en concours était extrêmement dur pour moi. Je n’avais aucun contact. Grâce aux Coupes des nations et à mon équipe nationale, j’ai pu participer à quelques événements. J’ai aussi fait Chantilly et Dinard, par exemple. Quelques portes se sont ouvertes, mais j’ai écrit beaucoup de lettres aux organisateurs. Faire partie d’une équipe du Global cette année est donc une énorme opportunité pour moi”, savoure l’intéressé. “C’est arrivé sans crier gare, parce que j’ai été contacté une semaine avant la date limite pour former les équipes. Éric (Lamaze, ndlr) m’a appelé et m’a offert une place dans son collectif (les Rome Gladiators, ndlr). Il a été incroyable pour moi, car cela m’offre de nombreuses options en 5*. Être au cœur de ce niveau, autour de ces cavaliers et chevaux chaque semaine est formidable. Je me suis toujours entraîné seul, depuis que je suis enfant. J’ai sans doute plus appris ces six derniers mois que dans toute ma vie, juste en observant les autres. Je prête toujours beaucoup d’attention lorsque je suis en concours : aux détentes, aux bons cavaliers. Maintenant, j’ai une fenêtre ouverte pour poser des questions et discuter avec ces excellents cavaliers.” 

Et, le champion Canadien, qui a récemment raccroché les bottes, ne doit pas regretter une seule seconde sa décision, tant les performances de son poulain ont été solides depuis le début de l’année. Pour preuve, Fernando s’est imposé dans la deuxième manche de la Global Champions League, à Cannes, début juin. Aux rênes de l’excellent Luettinghofs Charlie Harper (Westph, Comme Il Faut x Salinator), propriété de son épouse, le Mexicain a terminé en haut de l’affiche. “C’était sa première épreuve à cette hauteur. Charlie Harper est un cheval très rapide, qui aime être monté de cette façon. Il a besoin d’être un peu motivé en raison de ses nombreuses qualités. Je pensais juste à faire un bon parcours, fluide. Mais il est si rapide que cela m’a conduit à la victoire”, confie-t-il. “Parfois, je me dis que je vais me réveiller et me retrouver à conduire ma voiture, au Mexique, vers mon ancien travail (rires).”Fernando et son épouse, Mariel, lors d'une reconnaissance à Cannes. © Sportfot

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Photo à la Une : Fernando Martinez Sommer, sous les couleurs des Rome Gladiators, lors de sa victoire à Cannes avec Charlie Harper. © Sportfot

AuteurMélina Massias