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« Chaque cavalier marocain doit se battre pour rejoindre l’équipe » Philippe Le Jeune

01 décembre 2020Auteur : Lea Tchilinguirian

En septembre dernier, le Champion du monde Philippe Le Jeune a ajouté une nouvelle corde à son arc en prenant les rênes de l’équipe nationale marocaine. Trois mois plus tard, celle-ci connaît déjà un succès en qualifiant individuellement quatre cavaliers pour les Jeux olympiques de Tokyo, une première pour cette nation émergente. Le belge revient avec nous sur ces derniers mois qui animent et passionnent son quotidien.

Un nouveau chapitre de votre carrière s’est ouvert puisque vous avez été nommé à la tête de l’équipe marocaine. Comment vivez-vous cette aventure ?

J’ai 148 Coupes des nations à mon actif et travaillé avec six chefs d’équipe. J’ai aussi été l’entraîneur des cavaliers belges de niveau CSI 2* et 3*. Après un an à enseigner l’organisation et la discipline, nous avons vraiment fait des bonnes choses avec un vrai « team spirit », bien que ce soit un sport majoritairement individuel. J’ai donc beaucoup d’expérience, je sais alors quelles sont les attentes ou non d’un cavalier. J’ai d’abord commencé à travailler avec Abdelkebir Ouaddar en début d’année puis avec les autres cavaliers marocains dès septembre. J’ai établi une ligne de conduite, monté leurs chevaux pour mieux les comprendre et régler quelques points techniques. Je souhaite également leur inculquer une autre manière de travailler et jusqu’ici, tout s’est toujours très bien passé. J’ai souvent entendu dire, sans que cela provienne d’eux directement, qu’ils n’avaient pas forcément de bons chevaux. Ils se sont rendus compte, avec les exercices que je leur donne, que leurs montures progressent vite. Je ne dis pas que ce sont tous des chevaux olympiques, mais ce sont en tout cas de très bons chevaux. Il n’y a qu’avec du travail que chaque duo va s’améliorer. Je suis très attentif à la perfection, au bien-être du cheval et la discipline. Prenons l’exemple d’Istanbull V.H Ooievaarshof (Casall), le partenaire d’Abdelkebir Ouaddar ! Il pouvait regarder à gauche, à droite et avoir peur des autres équidés… Je l’ai monté comme si c’était un autre cheval, il est d’ailleurs venu passer quelques semaines à mes écuries. Le déclic est venu. J’ai fait comprendre à son pilote qu’il devait lui faire confiance et depuis, ils sautent incroyablement bien ensemble. Istanbull va devenir un crack ! Je tiens à remercier Sa Majesté le Roi Mohammed VI, toute la Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres ainsi que son Président Charif Moulay Abdellah Alaoui de me permettre de vivre cette aventure et de mettre tout cela en place pour faire grandir le sport au Maroc. 

Istanbull V.H Ooievaarshof est ici entouré de Philippe Le Jeune et son groom Mickaël Baillieux.


Vous venez de courir votre première Coupe des nations avec le Maroc à l’occasion du CSIO 3* organisée au Sunshine Tour. Comment l’avez-vous abordée ? 

Dans ma carrière, j’ai toujours travaillé en vue d'objectifs et c’est ce que je souhaite faire avec eux. Lorsque j’ai su que nous étions invités à Vejer de la Frontera pour la Coupe des nations, je leur ai préparé un planning de concours adaptés de CSI allant de 2 à 3*. Je souhaitais que les chevaux sautent trois fois par week-end pour s’endurcir et ils l’ont brillamment fait. La veille de l’épreuve, je leur ai fait un discours en leur disant qu’ils étaient prêts pour cette Coupe des nations. Je refuse qu’ils montent avec pression. En piste, ils ne sont que deux, le cheval et son cavalier. Je leur fais confiance, je ne les critiquerai pas, loin de là. Je vis pour les Coupes des nations, chaque matin j’ai un nœud dans l’estomac et j’aime ce sentiment qui pousse à être bon. Le samedi matin, avant la Coupe des nations, je les sentais un peu tendus alors je leur ai dit : « Vous, vous n’avez aucune pression à avoir et rien n’a perdre ! ». Comme je suis cavalier, je savais ce qu’il fallait leur dire à ce moment et ça les a boostés ! (L’équipe était alors composée d’Abdelkebir Ouaddar, Ali Al Ahrach, Ghali El Boukka et Samy Colman, ndlr.)

Le Maroc s’est placé septième de cette Coupe des nations tout en décrochant quatre tickets individuels des Jeux Olympiques de Tokyo. Quel bilan pouvez-vous en tirer ?

Je peux vous dire qu’ils étaient tellement contents de cette qualification pour Tokyo après la première manche, qu’ils se sont laissés aller pour la suivante ! Chacun a fait une petite faute en plus alors qu’ils auraient dû rester focus. Nous aurions pu être sur le podium. Je souhaite qu’ils comprennent que je vise bien plus qu’une septième place ou d’être repris en deuxième manche. Je suis encore bien plus exigeant qu’eux mais j’étais tout de même content de chaque couple, et je n’ai pas manqué de leur dire ! S’ils veulent parler de haut niveau, il faut mettre la barre plus haute, devenir encore plus professionnel, travailler et se perfectionner. C’est ça que je souhaite qu’ils comprennent, ils sont très bons, je n’ai aucun doute.

L’équipe de Tokyo sera-t-elle donc semblable à celle alignée au Sunshine Tour ?

Actuellement, les quatre cavaliers de la Coupe des nations ont leurs tickets, je dois me concentrer là-dessus ! Il faut aussi que je me tourne vers l'avenir, le futur est la jeunesse. Il y a également Mohammed Azoum et Hicham Er-Radi qui, pour le moment, ont des chevaux trop jeunes pour courir les échéances olympiques. J’ai aussi envie de donner la chance aux jeunes, il ne faut pas se limiter qu’à ce petit groupe de pilotes. Je ne connais pas encore tous les autres cavaliers, il faut que je les rencontre. Un départ est d’ailleurs prochainement prévu, je vais rejoindre les cavaliers à Rabat. En Europe, on voit beaucoup de jeunes n’ayant même pas 20 ans sur des parcours à 1.50m, les marocains en sont encore loin. Je n’y suis allé qu’une fois mais je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir leur fonctionnement, et ce dans différentes écuries.

À la suite de cette tournée automnale au Sunshine Tour, les troupes sont rentrées au Maroc. Quelle est la suite du programme ? 

Ils sont tous rentrés pour se reposer près de leurs familles, les grooms ont aussi fait un travail formidable ! Je vais leur rendre visite deux fois par mois pour continuer à les encadrer lors de séances de travail. L’idée est aussi de découvrir tous ces jeunes et d'établir un plan de travail. Je souhaite également me rapprocher des propriétaires afin d’avoir un engouement vers le haut niveau. Chaque cavalier marocain doit se battre pour rejoindre l’équipe nationale. En février prochain, j’aimerais qu’ils passent quelques semaines au Sunshine Tour pour courir les CSI 4* afin d’être remis en route. Mis à part Abdelkebir Ouaddar, les autres n’ont tout de même pas beaucoup d’expérience sur des épreuves types 4 et 5*. Ils pourront donc sauter sur de plus grosses hauteurs… un CSI 3* n’a quand même rien à voir avec les Jeux olympiques ! C’est encore un autre sport, et heureusement que j’ai ce passif, je sais comment donner confiance au cavalier et à son cheval. Tous les grands champions sont habituellement présents chaque week-end sur un CSI 5* alors l’opportunité des Jeux est ici énorme. C’est une grande nouveauté pour cette nation et ces cavaliers, sauf Kebir qui a déjà couru ceux de Rio. Je refuse qu’ils y aillent avec la pression. Je n’arrête pas de leur répéter qu’ils n’ont rien à perdre !

Abdelkebir Ouaddar et Quickly de Kreisker aux Jeux olympiques de Rio en 2016. 


Justement, il est de plus en plus compliqué d’accéder à un CSI 5*, et encore plus de nos jours…

Cette fameuse Longines Ranking écarte pleins de cavaliers du haut niveau, elle est anti-sport ! Elle n’est bien que pour le top 30, je la trouve plus négative que positive. Si mes cavaliers ne sont pas invités dans un CSI 5*, je dois demander à la Fédération de payer cinq entrées, ce qui va être un chiffre affolant à quatre ou cinq zéros pour seulement un week-end de concours sans prendre en compte le reste. C’est de la folie et je ne veux pas devoir faire ça. J’ai demandé à mes cavaliers qu’ils soient impérativement sur un des podiums des prochaines Coupes des nations, d’une part pour qu’ils se rodent et d’autre part afin que je puisse aller solliciter des invitations ou des Wild cards dans un des CSIO 5* avec le poids de mon nom.

Il y a quelques mois, vous nous confiez que cette nomination ne vous fera pas raccrocher vos bottes. Arrivez-vous quand même à monter tout autant qu’avant ?

Oui, je monte six à huit chevaux par jour tout en entrainant mon épouse Lucia Le Jeune Vizzini qui commence à récupérer des partenaires de Grand Prix. Je suis occupé de 8 à 20 heures chaque jour ! J’ai arrêté le haut niveau tout simplement car, pour mon épouse et moi, il est compliqué d’avoir plusieurs chevaux à ce niveau pour deux cavaliers. Financièrement, nous n’avons pas de sponsors pour acheter des bons équidés, nous commençons avec de jeunes chevaux que nous formons. Nous avons également deux petites filles avec qui j’aime passer du temps à la maison, tout comme être dans mes prairies avec mes poulains et mes trois ans. Je suis vraiment passionné par tout ce dont j’entreprends. J’adore bien évidemment suivre les CSI 5*, notamment quand Lucia avait son incroyable Loro Piana Filou de Muze (Stakkato), car ce haut niveau est tout aussi fantastique que passionnant. J’espère y remettre les pieds avec les cavaliers marocains !

Photo à la Une : Léa Tchilinguirian. Crédit photos : Léa Tchilinguirian / Sportfot.com

AuteurLea Tchilinguirian