Alban Poudret, le couteau suisse multi-tâche

16 décembre 2019Auteur : Julien Counet

Dans ce dernier volet de notre long entretien avec Alban Poudret, il adresse un mot à l'avenir... Bonne lecture !

La Fédération internationale d'équitation montre-t-elle l’exemple en venant mettre une manche de Coupe du monde en face de Genève ? 

« Ça nous a un peu surpris, surtout que c’était un concours qui n’était pas vraiment à la même date. En plus, au départ, on ne pouvait pas avoir deux Coupes du monde dans le même pays au cours de la même saison et ici, c’était à un mois d’intervalle… cela nous a interpelé au début mais finalement, cela se passe tout à fait en bonne harmonie avec l’équipe de La Corogne avec qui nous avons de bonnes relations. On fait attention de ne jamais marcher sur leurs plates-bandes, de ne jamais prendre un cavalier qui était déjà inscrit là-bas. On essaie de le faire en bonne intelligence… mais je trouve qu’ils devraient prendre une autre date car c’est un peu dommage de tomber sur un concours aussi important avec le Rolex Grand Slam et souvent la finale du Top 10 avec du coup, les meilleurs cavaliers et les meilleurs chevaux. »

Une partie de l'équipe du Cavalier Romand: Alban Poudret, Gaëlle Kursner, Elisa Oltra et Nathalie Poudret. 

Le fait d’avoir parfois plusieurs concours de type CSI 5* le même week-end n’ouvre-t-il pas la porte à des cavaliers qui, d’habitude, n’y ont jamais accès ? 

« Oui, bien sûr et c’est comme ça que l’on se console. Cela a permis à quatre cavaliers français qui n’auraient pas été dans l’équipe si le Global de Saint-Tropez n’avait pas été en face, de remporter la Coupe des Nations de Saint-Gall. Ça, c’était génial. Dans les mauvaises choses, il y a toujours de belles histoires. Des choses auxquelles on peut se raccrocher et c’est vrai que cela donne aussi la possibilité à plein d’autres cavaliers de monter en Coupe des Nations, mais il ne faut pas que les Coupes des Nations soient dévaluées, par contre. Cette année, changer le règlement pour interdire les équipes qui ne marquent pas de points, et ainsi obliger un concours comme Saint-Gall à inviter des équipes comme le Danemark et la Norvège là où ils auraient pu avoir la Hollande, la Belgique, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne… ça va trop loin. Cela a des bons côtés de la même manière que le Global a aussi contribué à une certaine universalisation du sport et je le reconnais tout à fait. Je ne vais pas être contre cela mais je trouve que cela devrait être régulé, encadré, arbitré par la FEI. Pour le moment, on n’a pas cette impression-là. Le Club des cavaliers lutte contre cela actuellement et l’a très bien fait grâce à Kevin Staut qui est un très bon président, Steve Guerdat qui s’est beaucoup battu pour des valeurs et quelques autres qui ont réussi à convaincre le plus grand nombre des méfaits de tout cela. C’est aussi rassurant. Maintenant, je pense qu’on devrait quand même veiller à imposer des règles communes à tous. »

Personnellement, c’est au moment de votre exil en France que vous perdez le contact physique avec le cheval ? 

« Presque. Je pense que j’ai tellement été envahi par ma passion, tellement à droite, à gauche sur tous les terrains… on essaie d’être présent sur tellement de petits concours et cela toujours aujourd’hui en plus d’être sur les grands concours, il n’y avait presque plus de place pour le cheval. J’ai continué à monter en balade avec mes potes puis je ne voulais pas trop me montrer dans un manège car je ne voulais pas perdre le peu de crédit qu’il me restait (rires). C’est vrai qu’il y avait aussi cette volonté de ne pas montrer que je montais comme une pince, mais j’avais un plaisir monstre à faire des balades et des sorties. Le poids ayant aussi augmenté, je me suis orienté vers les mulets et j’adore cela. Nous avons fait des randonnées dans les montagnes jusqu’à 3 000 mètres d’altitude. Parfois une semaine de randonnée. D’ailleurs, le deuxième concours le plus important que j’ai organisé après Genève, c’est le Trophée du mulet ! Nous l’avons organisé avec Silvio Giobellina et une équipe géniale pendant dix ans à Leysin, de 1996 à 2006. C’était une fête inouïe où nous avons commencé avec moins de 100 spectateurs les deux premières éditions et terminé avec plus de 2 000 les dernières. Lors de la dernière édition, nous avons même offert des wild-cards aux meilleurs muletiers pour aller à Genève. Après le Top 10, nous avions organisé le Top 10 des mulets avec des Six-barres, des courses plates… avec John Whitaker debout sur le mulet, Lesley McNaught et compagnie sur les mulets ! Trevor Coyle avait remporté les Six barres sur 80 cm. Un triomphe ! Lors du Trophée du mulet, on faisait toutes les disciplines : saut, dressage, polo, concours complet avec une vraie butte et bien sûr course de trot attelé et sur le plat avec le mulet et de véritables paris avec un village de tipis. C’étaient les Jeux Olympiques du second degré. »

Montez-vous encore ?

A.P. : « Il m’arrive encore occasionnellement de monter quelques randonnées à cheval. C’est un contact qui m’a évidemment manqué. En fait, à chaque fois que je remonte, je me dis que c’est un bonheur magnifique de monter et qu’il n’y a rien de plus beau que de faire un galop dans les champs, puis à la fois, je suis envahi par ma passion, il suffit de voir mon bureau… et je suis déjà 7 jours sur 7, du matin au soir dans tout cela donc à un moment donné, il faut aussi savoir faire autre chose et penser à ma famille, à mon adorable épouse qui me donne tant et avec qui j’ai envie de voir d’autres choses car, même si elle aime les chevaux, elle est plus orientée musique, culture, art… C’est important que l’on fasse aussi d’autres choses, que l’on voie d’autres gens. J’ai aussi beaucoup d’amis dans d’autres mondes, qu’ils soient vignerons, montagnards, avocats ou même journalistes… mais il faut parler d’autres choses et qu’on refasse d’autres mondes. Je vis dans un endroit de rêve, au bord du lac… mais je ne pourrais pas avoir de cheval ici.»

Comment voyez-vous la suite ? 

« J’envisage de transmettre, petit à petit, tout cela. J’espère pouvoir le transmettre. Pour le concours, je pense que l’avenir est réglé. Pour le magazine, j’espère y arriver. Il est certain que la presse vit des moments difficiles. C’est un privilège d’avoir une revue pour notre sport en Suisse Romande. À part notre jeune Elisa, le reste de l’équipe - Gaëlle Kursner, Françoise Garcia et Sylvie Gavillet - travaille avec moi depuis au moins 20 ou 25 ans. C’est une équipe familiale, nous sommes tout juste dans nos budgets et nous y arrivons en ayant accepté de tous travailler pour des salaires modestes, à peu près le même d’ailleurs : chef, homme, femme peu importe. Les horaires sont souples et il n’est pas rare que Nathalie et moi soyons encore au bureau à minuit. C’est comme l’hôtellerie, il faut se donner à fond. J’ai promis à mon équipe de continuer encore 3 ou 4 ans avec certitude et la suite, cela dépendra du monde de la presse, de la relève et de la motivation des jeunes, mais je suis très confiant que le Cavalier Romand puisse continuer, peut-être sous d’autres formes… je ne sais pas. Actuellement, je suis en train de faire un film sur Nelson Pessoa, un beau témoignage et un survol de plus d’un demi-siècle de sport. Tout est en mouvement, tout se transforme… mais j’espère que rien ne se perdra. »Alban Poudret à la remise des prix lors de la victoire dans le Grand Prix en 2015. 

Le mot de la fin ? 

« J’ajouterai une petite chose par rapport à une personne. Une formidable aventure entre le concours de Genève, le Cavalier Romand et mon métier de journaliste est d’avoir pu vivre ce phénomène Steve Guerdat qui, non seulement est devenu un grand champion, ce dont je n’ai jamais douté, même si tout le monde se foutait de moi car tout le monde pensait que j’exagérais avec ce Steve, fils de mon grand « pote » Philippe, puis finalement, il a fait encore cent fois plus fort que tout ce dont on avait pu rêver même si on espérait qu’il soit un jour champion olympique. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’en plus de cela, c’est un cavalier exemplaire car il défend des valeurs, il défend son sport. Le sport, ses valeurs qui passent toujours avant l’argent. Il a une ligne de conduite et il s’y tient. Il ne se contente pas de défendre son sport de manière théorique mais en pratique, tous les week-ends. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’aujourd’hui, il soit numéro un mondial depuis un an alors qu’il ne fait pas les 18 étapes du Global. Moi, je pensais que ce serait très compliqué qu’il reste même dans le Top 10. C’est la grande classe et c’est un beau pied de nez. Vous voyez, il faut toujours rester optimiste et confiant ! » 

FIN.

AuteurJulien Counet