Alban Poudret, le couteau suisse multi-tâche

15 décembre 2019Auteur : Julien Counet

L'évolution des grands Championnats, du Global Champions Tour... Alban Poudret analyse avec nous chacun d'eux et c'est à lire dans ce sixième volet ! 

Vous êtes aussi un grand défenseur des championnats mais aujourd’hui, quand on voit des championnats avec plus de cent partants dans les listes de départ, comment peut-on penser au public ? 

« Il faut penser à l’universalité du sport. C’est important que les Polonais, qui ont d’ailleurs vraiment progressé, ou d’autres pays de l’Est puissent être aux Championnats d’Europe, et que des pays arabes ou sud-américains puissent être aux Championnats du monde. Ils doivent pouvoir participer, cela fait partie de la beauté du sport. C’est très important qu’ils viennent. En même temps, avec le nouveau règlement qui réduit drastiquement le nombre d’équipes et d’individuels qui reviennent le dernier jour, je trouve que l’on va trop loin. Je trouvais déjà que vingt-cinq puis douze, c’était un peu triste au championnat d’Europe de Göteborg où des sans-faute de la première manche n’ont pas pu repartir en seconde manche alors qu’ils auraient pu gagner de l’argent et des points au ranking, c’était une aberration. Cela a fort heureusement été modifié depuis. Vingt-cinq et douze aux championnats du monde, c’est pour moi encore plus choquant. Douze, c’est rien. Moi, j’aurais laissé vingt-cinq paires dans les deux manches en sachant qu’il n’y en aura de toute façon que vingt qui repartiront. Je ne vois pas le problème. Je trouve même qu’aux Championnats du monde, cela pourrait être trente et vingt. On pourrait y aller de manière progressive, on ne peut pas faire voyager des équipes de l’autre côté de la planète pour faire un ou deux parcours. C’est un peu choquant quand on voit les frais que cela représente. Je ne trouve pas cela grave s’il y a une ou deux épreuves où il n’y a pas de monde le matin et que les gens arrivent l’après-midi pour voir les meilleurs. Il y a évidemment les problèmes météorologiques où le risque d’un orage viendrait fausser le sport, mais dès le deuxième ou le troisième jour, on pourrait quand même faire une session suivie d’une pause avec les tribunes gratuites en première partie. On a dit qu’il fallait agir pour la télévision mais de toute façon, la télévision peut très bien ne prendre que la seconde partie. Elle peut couper et prendre des extraits, donc à part les chaînes hyper-concernées comme les chaînes équestres et le pays hôte. De toute façon, ils ne reprennent pas tout ça ! Il faut trouver un judicieux compromis. »

Alban Poudret & Philippe Guerdat présentent le Grand Prix du CHI de Genève 

Et les Jeux olympiques ?

« Au niveau des Jeux olympiques, je trouve qu’avoir osé dire que les équipes à trois… ce serait mieux médiatiquement, c’est une farce. Au contraire, si les USA ou l’Allemagne ont un parcours à 16 points ou une élimination le matin avec le premier cheval, c’est sûr que les Américains ou les Allemands ne suivront plus rien de l’équitation et qu’ils seront à la natation ou à l’athlétisme tout le reste de la journée. Donner cet argument-là aux Jeux olympiques, c’est incroyable. J’ai couvert plein de Jeux pour la télévision suisse, on saute d’une discipline à l’autre, on passe de l’équitation, à la natation, au basket et en fonction des chances, on y revient plus ou moins, en revenant surtout pour les Suisses et pour la lutte finale. Ça ne changera donc strictement rien qu’ils soient trois ou quatre… le seul risque qu’on court, c’est que de grandes nations avec des télévisions très importantes pour notre audience ne soient plus là. Et en parlant des USA et de l’Allemagne, ils n’auraient pas été sur le podium à Rio avec des équipes de trois. J’ai les pires craintes car pour moi, cela peut être une loterie. En tant que Suisse, je devrais plutôt être confiant car nous avons deux immenses champions aux nerfs très solides, ils vont probablement en trouver un troisième et ça va peut-être augmenter nos chances… mais je pense au sport d’abord et Steve Guerdat aussi, lui qui est le premier à combattre cette idée. Une fois de plus, il est dans un juste combat. Je pense que là, on va être obligé soit de baisser le niveau de l’excellence, et encore plus en concours complet où le niveau va devoir être sacrément raboté pour qu’il y en ait trois à l’arrivée. Ce n’est pas pour rien s’il y en avait encore cinq à Londres pour en avoir trois à l’arrivée ! J’ai de grandes inquiétudes pour ce format à trois. Je trouve que donner l’argument médiatique alors que justement, on n’en a pas vraiment discuté avec les journalistes concernés, c’est dommage. »

Alban Poudret lors d'une reconnaissance de piste avec la presse à Aix-la-Chapelle. 

Ça fait partie du nivellement par le bas ? 

A.P. : « Oui, absolument, l’excellence, c’est ça le but du sport. L’objectif est quand même d’arriver à atteindre le sommet et la plus belle performance en dégageant les meilleurs pour récompenser les plus forts. Ça n’a jamais été mis en doute aux Jeux olympiques. On a toujours sacralisé les champions olympiques… à raison, car il faut être prêt, donner le meilleur, le jour « J.O. » qui ne revient que tous les 4 ans. Il y a 1 000 choses qui font que c’est un environnement encore plus compliqué et moins familier à gérer pour les cavaliers et pour les chevaux. À Tokyo, je pense que l’on va être obligé de baisser le niveau des parcours et c’est très dommage, de même que de faire l’individuel avant le par équipe car il y avait une graduation logique et là on fait l’inverse du bon sens ! On commençait avec toutes les équipes pour finir avec les meilleurs individuels. C’est beaucoup plus logique que les parcours les plus difficiles arrivent à la fin, cela va crescendo, c’est aussi beaucoup plus juste pour les chevaux. »

C’est triste quand même d’imaginer que des gens pensent pouvoir sauver leurs événements au détriment de l’excellence. Il y a souvent cette volonté de vouloir tout innover, réinventer sans toujours penser à tirer leurs événements vers le haut. 

« C’est vraiment cela. C’est dommage. Je ne comprends pas, même si je pense qu’il y a parfois des sentiments louables comme le fait de vouloir garder le cheval aux Jeux olympiques. On nous rabâche les oreilles avec cette volonté de sécuriser les chevaux aux Jeux… mais on oublie que c’est le seul sport mixte et le seul sport avec un animal. Il y a mille arguments, c’est un sport extraordinaire, magique, théâtral comme on l’a vu avec le film de Jappeloup. Je pense qu’on n’est pas si en péril que ça et je pense que ce nouveau règlement est contre-productif. Actuellement, le rêve ultime d’un cavalier, c’est d’être sacré champion olympique. Pour un journaliste aussi, le rêve ultime, c’est de suivre les Jeux olympiques mais c’est compliqué, c’est coûteux et si ce n’est plus l’excellence absolue, on va y perdre aussi. »

Alban Poudret passant une petite caresse à Hello Sanctos lors de sa victoire dans le Grand Prix de Genève accompagnés de Scott Brash et Sophie Mottu Morel. 

Même si cela ne représente pas le rêve absolu, un circuit se développe aujourd’hui, augmentant chaque année un peu plus son nombre d’étapes. Comment avez-vous vécu cette montée en puissance du Global Champions Tour, montée qui ne s’est pas faite en un jour, rappelons-le, Valkenswaard ayant d’abord fait partie de la Triple Crown Series avec Monterrey et Aix-la-Chapelle, et qui débouche aujourd’hui sur un concept bien pensé financièrement ?

« Je pense qu’il y a toujours eu la menace de faire un circuit parallèle, voire une fédération parallèle, raison pour laquelle les affaires ont parfois été portées devant le Tribunal de la concurrence ; malheureusement, la FEI n’a pas été suffisamment forte de peur que quelque chose de parallèle ne se crée. Pourtant, à mon avis, quand on est la FEI, qu’on est un sport olympique, on a quand même des atouts en main pour imposer ses vues. Le résultat aujourd’hui, c’est qu’un circuit qui était de taille raisonnable et normale est devenu tentaculaire avec la bénédiction de la FEI. 12 étapes, ça pouvait encore aller, éventuellement 15, mais 20… et on parle maintenant de 20 à 25, cela devient hégémonique. C’est négatif pour les autres, notamment les Coupes des Nations, et ce qui me dérange, c’est de voir que plusieurs dates d’étapes du Global ont été changées presque pour être en face des sept pauvres étapes de la Division 1 de Coupe des Nations. On voit des concours naviguer de deux à trois semaines et se retrouver en face. J’ai donc l’impression qu’il y a quand même une volonté hégémonique et cela m’inquiète. Je ne comprends pas que la FEI ne défende pas mieux ses deux propres séries que sont la Coupe du monde et la Coupe des Nations, qui sont des séries magnifiques et fort appréciées des cavaliers. C’est l’essence de notre sport. Je ne comprends pas que ce nombre d’étapes du Global augmente autant. Et ces équipes artificielles à 2,5 millions d’Euros me gênent. Pour moi, cela devient un vrai problème. Face à cela, il y a des résistances, on le voit très bien. Cela donne aussi des idées à d’autres, d’autres marchands également ainsi qu’à d’autres organisateurs. Il y a donc peut-être d’autres circuits qui sont en gestation. Peut-être que pour la FEI, c’est bien parce que cela rapporte beaucoup car on va certainement encore dépasser les cent « 5 étoiles », ça fait beaucoup d’argent qui rentre dans les caisses de la FEI. Je pense qu’il faut mettre un peu d’ordre là-dedans. En tant que journaliste, cela m’inquiète. En tant qu’organisateur, pas du tout car nous avons un excellent concept avec notre Rolex Grand Slam, aucune tentation hégémonique puisque l’on a dit 4 à 5 étapes maximum. Nous n’avons rajouté aucun concours, c’est quatre des plus grands concours qui étaient déjà inscrits au calendrier à ces dates-là et qui attiraient les meilleurs cavaliers. Un autre problème que le Global soulève, c’est aussi tous les déplacements que cela impose aux chevaux qui voyagent loin et prennent régulièrement l’avion. Il y a donc quand même beaucoup de questions qui se posent sur l’évolution. Cette inflation ne pourra pas aller sans limite et j’ai l’impression qu’elle déclenche une multiplication d’idées et de projets chez les autres et on peut se demander où cela va s’arrêter. Certains organisateurs sont heureux d’annoncer la venue de cavaliers connus mais lorsqu’ils arrivent avec leur cinquième monture ce n’est quand même pas le même sport. Cela rend le sport illisible car d’un côté, on a trois cavaliers du top 10 mais avec leur 4è cheval, et de l’autre, il y en a deux avec leurs seconds chevaux… qu’est-ce qui est le plus important ? Cela manque de sens. »

Le CHI de Genève à l'occasion du CSI 5*.

Et que pensez-vous des pay-cards ?

« Personnellement, je suis un puriste absolu et à Genève, on ne veut aucune pay-card même si dix cavaliers nous proposaient 50 000 francs (suisses) pour monter, on refuse toujours. Je ne dis pas que c’est facile car il y a des années où il manque un peu d’argent dans la caisse, mais on a des principes, on a une ligne de conduite et on veut du vrai sport. Je comprends néanmoins que certains organisateurs ne puissent pas le faire et acceptent quelques pay-cards et ça je le conçois autant en tant qu’organisateur qu’en tant que journaliste. Être à 100 % puriste n’est pas une nécessité, par contre, tout doit être très bien cadré et la règle du 60-20-20 – soit 60 % qualifiés par le ranking, 20 % sélectionnés du pays hôte et 20 % d’invitations – permettait de faire un choix dans les invitations. Autrement dit d’inviter chez nous d’autres cavaliers ou des petits jeunes qui le méritent et qui n’ont jamais l’occasion de faire du 5* de faire leurs armes ; c’est une de nos fiertés d’avoir des gens comme Alexis Deroubaix qui a fait le premier cinq étoiles de sa vie à Genève et qui va aux Jeux mondiaux l’année suivante, c’est un bonheur absolu. Ceci dit, que l’on vende dix places dans ces 20 %, cela fait partie de la règle, c’est possible et ça ne me gêne pas trop. Par contre, que l’on fasse une règle très nette du 60-20-20 mais qu’on ne l’applique pas au Global Champions Tour où ils peuvent faire comme ils veulent avec leurs équipes à 2 500 000 euros… ça ne va pas. Tant qu’il y avait les trente meilleurs cavaliers du ranking invités automatiquement et vingt qui payaient, ça m’allait encore et je n’ai jamais critiqué cela même si cela ne m’enthousiasmait pas. C’était encore dans des limites relativement raisonnables et je comprenais que ces épreuves comptent pour le ranking mondial. Ici, avec des équipes à 2,5 millions, je trouve qu’on arrive dans une caricature et que ce n’est plus un sport qui mérite de compter pour le classement mondial. Cela fausse la donne car cela donne la priorité à trop de cavaliers favorisés par rapport à des jeunes talentueux qui viennent du monde de l’élevage et de l’équitation. Comment peuvent-ils encore rêver ? Cette évolution-là m’inquiète énormément et je ne comprends pas que la FEI ait accepté cela. C’est un engrenage qui est terrible. »

La suite, demain !

Crédit photos : Julien Counet

AuteurJulien Counet