Alban Poudret, le couteau suisse multi-tâche

14 décembre 2019Auteur : Julien Counet

À travers ce nouvel épisode, découvrez la vision d'Alban Poudret sur l'évolution du métier de journaliste, du sport équestre et leurs dérives. Bonne lecture !

On a l’impression ces derniers temps que les concours se professionnalisent de plus en plus mais du côté du journalisme, on a un peu l’impression que c’est le processus inverse, en tout cas dans l’équitation. Cela vous fait peur ? 

« Les concours se professionnalisent mais pas toujours pour un bien. Il y en a un certain nombre qui sont très bien organisés, ça, c’est sûr mais il y en a d’autres où on sent d’abord l’aspect commercial. C’est parfois un bien, parfois too much. Au niveau du journalisme, c’est une question pertinente et c’est certain que cela m’inquiète que le journalisme d’opinion ait tendance à disparaître. Je trouve cela terrible de voir combien peu de journalistes sont motivés par les grands débats et les grandes questions du moment. En France, grâce à L’éperon ou Grand Prix, il y a des journalistes qui se posent les bonnes questions, un peu en Allemagne aussi mais dans l’ensemble, c’est devenu assez pauvre. Dans la majorité des revues européennes, il y a très peu de questionnement sur l’avenir du sport et même très peu de reportages très intéressants. Nous sommes envahis par des sites qui, à l’exception de deux ou trois comme Studforlife, sont tout sauf passionnants, ne nous rabâchent que des âneries et se limitent à publier des communiqués, qu’ils se recopient les uns, les autres et proposent tous les mêmes news. Le mieux qu’ils savent faire, c’est de la traduction et encore, je pense que le plus souvent, c’est par Google. C’est un peu affligeant. Le nivellement par le bas des sites et leur côté trop commercial qui fait qu’une fois qu’un concours met une pub, on en parle en long et en large sans presqu’aucun esprit critique me préoccupe. Jusqu’où va-t-on aller ? Je pense qu’on doit quand même garder son indépendance, sa capacité de suggestion, de proposition. Cela fait partie de notre métier. Le fait que l’on voyage, que l’on puisse aller voir les plus beaux concours du monde, qu’on puisse comparer, prendre des idées partout doit nous inciter, nous journalistes, à oser de temps en temps une réserve ou une petite critique. Parfois, ça paraît trop demander et c’est incroyable. Je pense néanmoins que cela va causer la perte de ces médias car finalement, on peut regarder les résultats des concours le dimanche soir sur ces sites et c’est bon. Quel est le plus dans l’information dans beaucoup, beaucoup de publications ? »

Alban Poudret avec le légendaire crack de Willi Melliger, Calvaro V

Ça vous chagrine, tout cela ? 

« Oui, ça me chagrine un peu et ça m’énerve par moments. Je ne suis pas sur Facebook, ni tous ces réseaux sociaux même si j’ai la chance d’avoir toute ma petite troupe de jeunes qui sont dessus et m’envoient ce qu’il faut m’envoyer. Ils font un tri énorme, c’est-à-dire une news sur cent ou mile ! Par contre, je galope sur 15-20 sites « références » sur mon ordi, et à part 2-3 sites, on lit exactement les mêmes trucs. Ils ne prennent même pas le soin de réécrire l’article. Après, c’est vrai que sur notre site, nous ne soignons pas toujours nos articles non plus, à quelques exceptions près, comme le forum de la FEI où il n’y a que deux ou trois journalistes présents alors qu’il devrait y en avoir beaucoup plus. Là, je me dis que nous avons un peu l’exclusivité et je sais que d’autres sites comme Studforlife vont nous relayer. Là, j’essaie d’écrire de vrais papiers d’opinion. Pour de grands championnats ou le décès d’une personnalité, on va aussi prendre la plume et faire quelque chose de très personnalisé, sinon le but de l’équipe reste vraiment notre magazine. Nathalie, ma chère et tendre, qui est aussi la gardienne du temple, non seulement pour la mise en page mais aussi pour l’esprit du journal, trouve qu’on en donne déjà beaucoup trop sur le site et qu’il faut qu’on garde notre spécificité pour la revue. Le but est d’entretenir le plaisir de nos lecteurs lorsqu’ils ouvrent la revue. Par contre, il y a plein de sites qui n’ont pas de revue et qui se contentent aussi de tous ces communiqués en mettant une brosse à reluire sur n’importe quel événement en mettant toutes les citations commerciales, tous les superlatifs et toutes les choses qui sont de mauvaises foi car dans certains communiqués publicitaires, il y a aussi des choses de mauvaises foi. En tant que journaliste, on devrait au moins pouvoir faire un tri. »

Alban Poudret et Xavier Libbrecht entourrent John Whitaker

C’est difficile, quand on défend un magazine, de faire la différence entre le site et le magazine ? 

« Oui, c’est difficile. Ce sont des débats constants. Lorsqu’on est à un événement, le naturel revient au galop et on a tendance à écrire plus. Je vais vite m’emballer à faire un vrai article sur la chasse ou la Coupe des Nations à Saint-Gall et après, il faut faire différemment dans le Cavalier Romand mais cela nous pousse aussi à être meilleurs dans le magazine en faisant plus une interview et en mettant plus de photos légendées ou des flashs sur quatre ou cinq points forts du concours. Cela nous pousse à faire plus d’interviews, de portraits, à être différents car on est trop vite périmé autrement avec un magazine. Il faut toujours voir le positif. »

Alban Poudret lors d'une épreuve de puissance dans le jardin familial est aujourd'hui très admiratif du travail des Horsemen, formé par Matthieu Nassif alias Mateo

Vous qui êtes habitué à voyager sur les plus beaux concours, lorsqu’on voit aujourd’hui cette multitude de cinq étoiles, c’est difficile de faire le tri entre ce qui est vraiment important et ce qui l’est moins ? On en vient à se poser la question de savoir si tous les 5* sont importants ? 

« Complètement. Ça devient impossible de tous les couvrir. On est passé de 30 à 50 puis maintenant de 50 à… 100 ! Je pense qu’à un moment, il va falloir mettre de l’ordre là-dedans car Monaco ou Ascona, ce n’est pas Aix-la-Chapelle ou Dublin. Avoir cent « cinq étoiles », ça ne veut plus rien dire ! Il faut faire un tri et nous privilégions les Coupes des Nations ainsi que la Coupe du Monde, même si nous ne suivons pas toutes les étapes, le Rolex Grand Slam et les grands championnats. Évidemment, les événements en Suisse retiennent aussi notre attention même s’il y a eu un temps trop d’événements en Suisse. Des concours comme le CSI 5* de St Moritz apparaissent aussi vite qu’ils disparaissent, Ascona est plutôt un CSI 4* mais un très chouette concours. Zurich a bien malheureusement disparu mais je pense qu’il va être remplacé par Lausanne qui a l’air d’être cette fois bien parti et sur de bons rails. Pour un pays qui a une grande tradition équestre et d’excellents cavaliers, avec les deux premiers du ranking mondial actuel, et un certain nombre de sponsors, on peut certainement aller jusqu’à 3 ou 4 concours cinq étoiles, mais c’est un grand maximum. Sept comme cela a été le cas est complètement surfait. La France en a aussi trop et finalement, l’Allemagne est plus raisonnable à ce niveau-là. Par contre, je ne comprends pas que cela se multiplie de la sorte et qu’il n’y ait pas de CSIO en Belgique. C’est quand même un truc de fou ! Même si Lummen a été un désastre financier, c’était un terrain magnifique. Nous essayons aussi au sein du magazine de suivre tous les gros concours complets. On a souvent quelqu’un à Badminton ou à Burghley. Cette année, on s’est retrouvé avec Luhmühlen la semaine après Rotterdam. En 2021, je trouve super de retenter le concept des Championnats d’Europe à Budapest avec 5 disciplines, mais que les Championnats d’Europe de complet au Haras du Pin aient lieu la première semaine de ces championnats-là, voire une semaine avant, c’est une aberration car les mêmes journalistes et photographes ne peuvent pas s’offrir le temps et l’argent d’enchaîner deux événements tels que ceux-là. Je pense que médiatiquement, le Pin va en souffrir car il y aura peu de journalistes étrangers là-bas. » 

Que faire pour changer cela ?

« Je trouve qu’un journaliste serait très utile parmi les responsables de la FEI. Quand Max Ammann était directeur de la Coupe du monde de saut et d’attelage, c’était un homme de presse qui comprenait très bien nos problèmes et qui en tenait compte dans les horaires des épreuves. La Coupe du monde était hyper bien pensée médiatiquement. D’ailleurs le règlement n’a pratiquement pas changé en 40 ans, c’est impressionnant. Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’il manque un conseiller médiatique, externe évidemment, car il y a des journalistes à la FEI, mais ils devraient parfois réunir trois ou quatre journalistes pour leur demander leur avis de manière consultative. Avant, il y avait ça avec l’Alliance des journalistes pour laquelle je me suis beaucoup bougé afin qu’il y ait des quotas de journalistes spécialisés aux Jeux. L’Alliance des journalistes fait aujourd’hui moins son travail. Les quotas ont nettement baissé, ce n’est plus elle qui fait la liste des journalistes habilités à aller aux Jeux Olympiques. Ils avaient même oublié cette année de se préoccuper de cet aspect. Il y a une perte d’influence des journalistes. C’est dommage et c’est un point négatif pour le sport. »

Alban Poudret lors de la victoire de Steve Guerdat dans le Grand Prix de Genève en 2013. 

La suite, demain !

Crédit photo : Julien Counet

AuteurJulien Counet