Alban Poudret, le couteau suisse multi-tâche

12 décembre 2019Auteur : Julien Counet

Du journalisme à l'organisation de compétition, il n'y a qu'un pas pour Alban Poudret. Découvrez cela dans notre troisième volet !

Lorsque vous avez lancé Le Cavalier Romand, vous saviez directement l’orientation que vous vouliez lui donner ? 

« On a évidemment tout de suite parlé beaucoup de saut d’obstacles mais j’ai toujours été également très passionné par le concours complet. Je me suis intéressé de plus en plus à l’attelage, et même au dressage. La voltige en groupe me touche beaucoup aussi. Pour Le Cavalier Romand, l’idée était de parler de tout et de tous, c’est-à-dire toutes les disciplines y compris les courses. Je pensais que c’était important d’avoir deux ou trois  pages et j’ai demandé à « Monsieur course », Denis Roux, d’en faire partie. Il est toujours là aujourd’hui après 38 ans de collaboration. Il est évident qu’il y a plus de saut mais c’était important qu’il y ait de la place pour toutes les disciplines et les proportions par rapport aux nombres de pratiquants sont respectées. On s’est orienté vraiment vers le sport tout en voulant faire rêver avec d’autres sujets, d’autres interviews. Sophie Kasser-Deller, mon fidèle bras droit, décédée il y a quatre ans maintenant, était une spécialiste et très pointue dans les sujets « cheval », éthologie et éthique. Maintenant, nous n’avons pas des moyens illimités donc nous mettons la priorité sur le sport, sachant aussi que dans nos kiosques, il y a tous les magazines français avec lesquels on ne rivalisera pas. On joue sur la fibre romande et suisse. On s’adresse d’abord à nos abonnés, ce sont principalement des pratiquants mais il y a aussi pas mal de cavaliers de loisirs. »   

À quel moment est-ce que le journaliste se dit que finalement, organiser un concours, ça pourrait être sympa aussi ? 

« Ça fait partie des rêves d’enfant. À douze ans, je suis déjà sûr d’être journaliste hippique mais aussi très décidé à devenir constructeur de parcours et organisateur de concours. Constructeur de parcours, je n’ai rien fait si ce n’est dessiner quelques obstacles de Derby. Ça me passionne d’imaginer de nouveaux obstacles pour Genève ou de discuter avec des chefs de piste mais ça en est resté là. Je crois que c’est mieux ainsi parce qu’il faut être un bon cavalier de concours pour être un bon chef de piste.

Par contre, organisateur et speaker, ce sont des choses qui me passionnaient parce que justement, pour que le sport vive, il faut qu’il y ait des concours, une belle mise en scène et tout cela. J’ai souvent aidé à l’organisation en étant speaker, en donnant quelques petits conseils. On discutait et on échangeait beaucoup avec des organisateurs. J’ai aussi été chef de presse à de nombreuses reprises mais heureusement, je ne le suis plus depuis 20 ans. Chef de presse, c’est un job très prenant quand je vois Corinne Druey qui le fait depuis 20 ans à Genève... Je trouve que c’est compliqué quand on est soi-même journaliste, donner toutes les infos aux autres ce n’est pas évident. »

Quelle est votre première expérience en tant qu’organisateur ?

« À vingt-deux ans, j’avais aidé à organiser un concours au château de Mex, près de Lausanne. John Manconi jouait au polo et il voulait faire une fête avec un concours hippique dedans. Je lui dis « Ok, génial mais il faudrait refaire le terrain et plusieurs autres choses… », et là, il me répond : « Non, non, moi, je veux ça dans trois semaines ! » Trois semaines plus tard, nous avons finalement fait un concours national rigolo avec quelques copains cavaliers… et l’année suivante, il avait refait son terrain et nous avons fait un très beau concours avec Nelson Pessoa, Harvey Smith, David Broome, Willi Melliger, Markus Fuchs ainsi que Kevin Bacon qui a gagné un cheval, Santex, dans la tournante qui est devenu son cheval de tête plus tard et lui a prolongé sa carrière de 10 ans ! En fait, en gagnant la tournante, il pouvait choisir un des chevaux de la tournante. Kevin Bacon était un cavalier fantastique mais qui n’avait pas un sou, parfois, on lui payait le plein d’essence pour qu’il puisse continuer à aller au concours. En remportant cette épreuve, il a pu choisir un des chevaux qui venaient de chez Gerhard Etter. Avec Santex, il a remporté la Coupe des Nations de Rome, des Grand Prix, des Puissances. Ce sont de beaux souvenirs et ce concours a été une fête incroyable. Il y avait des courses, on avait fait un derby, un cross, c’était inouï. Puis, la Fédération suisse a été jalouse de ça et l’année suivante alors qu’il voulait faire un CSI de niveau 4-5 étoiles… on lui a demandé des sommes astronomiques de garanties. Tout à coup, ça les dérangeait ce gars qui venait là, un peu show bizz. Tout le village était invité, tout était offert, c’était vraiment un événement festif, sympathique et quand même très cheval avec de nombreuses disciplines. Hélas, cela s’est arrêté brutalement car il a été écœuré. J’ai donc ensuite rangé au placard mes rêves d’organisateur. Je donnais des coups de main à certains concours puis en 1992, Pierre Genecand, qui m’avait déjà fait confiance en tant que speaker et à qui j’avais déjà donné quelques idées comme les Six barres pour remplacer la Puissance, m’a demandé d’être son vice-président. Ils voulaient tout à coup devenir candidats pour accueillir la finale de la Coupe du Monde en 1996. On est allé à Göteborg en avril 1993 et on a obtenu cette finale ! Du coup, cela m’a mis à fond dans ce circuit d’organisation de concours à Genève et c’est devenu une passion dévorante. C’est devenu un travail énorme qui, au départ, était tout à fait bénévole. Aujourd’hui, je suis défrayé mais ce n’était pas le cas à l’époque. C’était un autre temps. Nous avons essayé d’en faire du grand sport et une fête à la fois. »

Être à la fois journaliste et organisateur, cela ne vous a jamais posé problème ? 

« C’était un vrai tourment. Au début, j’ai refusé le titre de vice-président, je ne voulais pas d’un titre ronflant et j’ai préféré celui de « concept équestre. J’étais responsable de ce qui était équestre et c’est toujours le cas aujourd’hui. Cette finale a toutefois suscité un peu de jalousie et il y a eu quelques attaques. Pierre m’a dit que c’était vraiment important d’avoir un vice-président. Après beaucoup d’hésitation, j’ai accepté à la condition qu’on soit deux pour la finale et qu’il y ait un vice-président « finance » car je n’avais pas envie de cette responsabilité-là. Je suis plus fort pour dépenser que pour faire des comptes… et j’ai proposé Pierre Mottu qui était un ami. J’avais pensé à lui en tant que personne… mais finalement, cela nous a amené un sponsor à la finale… et par la suite sa fille, Sophie, qui est aujourd’hui la directrice du concours. Tout cela a eu une grande influence sur la suite du concours. Je pense que dans la vie, plus les choses sont spontanées et désintéressées, plus on peut être récompensé même si parfois, c’est dix, quinze ou vingt ans plus tard. Au final, une amitié sincère peut déboucher sur plein de choses. »

Cela vous a permis de mieux vivre cette double casquette ? 

« En soi, quand on est journaliste, on n’est pas organisateur. Cela m’a longtemps posé un problème ou en tout cas cela a soulevé en moi de nombreuses questions. Aujourd’hui, avec 27 ans de recul, je peux dire que je n’ai jamais eu une attaque d’un collègue ou d’un confrère sur ce sujet. Je pense que les gens savent vraiment que je suis un passionné qui fait cela par passion. Je pense que cela ne m’a pas posé de problème… mais je pense aussi que c’est parce que c’était « one shot ». On m’a proposé ensuite d’être directeur sportif des Jeux équestres mondiaux de Normandie à Caen en 2014. J’ai failli accepter de m’occuper du saut et du dressage, j’étais très touché que l’on pense à un petit Suisse mais j’ai senti de la résistance de la part d’organisateurs français ; la Fédération française avait quant à elle donné son aval. Tout à coup, on me regardait plus comme un organisateur professionnel, ce que je ne cherche pas du tout à être, et donc heureusement grâce à la sincérité de mon ami René Pasquier, qui a eu son grave accident une heure après notre discussion et qui est décédé le lendemain, j’ai décliné. Il m’a sensibilisé sur le sujet et je lui en serai éternellement reconnaissant. Je pense que je suis fait pour un « one shot » comme Genève où je l’ai fait avec mon état d’esprit en ayant la chance de pouvoir le faire, mais cela aurait été une erreur de recommencer. Ceci dit, je pense que le fait qu’il y ait un journaliste dans une équipe dirigeante d’un concours est important car un journaliste hippique voyage et voit plein d’idées dans tous les concours. Je pense que l’on peut amener énormément de choses de par nos connaissances et nos voyages, mais aussi parce qu’on pense au public alors que souvent, les organisateurs et les directeurs sportifs de concours n’y pensent pas suffisamment. Ils sont souvent plus préoccupés par les cavaliers… car ce sont bien souvent des cavaliers eux-mêmes. Je pense que c’est une erreur. Il peut y avoir un cavalier, du reste Philippe Guerdat est un rouage hyper important dans notre concours même s’il apparaît très peu et est souvent derrière le rideau. De la même façon, je pense qu’un journaliste est très utile pour un concours et je suis étonné que des gens comme Umberto Martuscelli en Italie et bien d’autres ne soient pas impliqués dans des organisations. Pour moi, c’est essentiel de penser autant au public qu’aux cavaliers quand on organise un programme. »

Vous trouvez que votre vie de journaliste vous a apporté plus de satisfaction que celle d’organisateur ? 

« Je ne me suis jamais posé la question de cette manière. Je pense que ma vie, professionnelle ou privée, m’apporte énormément de satisfactions, de joies, de tout. J’ai vraiment pu aller au bout de mes rêves. Par contre, je pense que jamais je ne pourrai renoncer à être journaliste. C’est 40 ans de ma vie et c’est quand même ma première passion d’enfant. Si je voulais devenir organisateur plus professionnel en faisant plusieurs concours, là, je trouve que cela mettrait en péril mon impartialité, mon intégrité et mon indépendance de journaliste à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux. Je pense que c’est juste comme cela, sinon il aurait fallu changer de métier. »


Crédit photos : Julien Counet

AuteurJulien Counet