Alban Poudret, le couteau suisse multi-tâche

10 décembre 2019Auteur : Julien Counet

Nous partons à la rencontre d’un homme de l’ombre qui s’amuse à mettre les autres en lumière. Nous avons décidé de retourner la lampe pour vous permettre de découvrir un homme toujours occupé mais qui sait aussi ne pas oublier de profiter de la vie. Il a su construire son bonheur et le saisir à pleines mains. Idéaliste, passionné, l’homme multiplie les casquettes mais sans jamais changer sa ligne de conduite. Un homme entier, respecté par les acteurs de la filière qui, à 62 ans, en connaît tous les rouages.

Une très longue interview qui se déclinera sur une semaine entière mais qui vous apportera un éclairage différent, clair et sincère sur une vision saine du sport.

Quels ont été vos premiers contacts avec les chevaux ? 

« C’est grâce à mon père car il a toujours eu un cheval. J’allais très souvent le voir monter puis ensuite, il y a eu Lilly, une grosse jument Franches-Montagnes qui travaillait dans les vignes. J’avais la chance d’habiter à la campagne et à côté de chez nous, il y avait des agriculteurs vignerons ; à l’âge de 6 ans, j’ai participé à mes premières vendanges et j’ai adoré cette Lilly. Ensuite, assez vite, j’ai eu envie d’apprendre à monter à cheval et j’ai eu la chance qu’on me prête une ponette nommée Daisy appartenant à William de Rham, qui avait fait les Jeux olympiques de Stockholm en 1956, où il avait été le meilleur Suisse.

Alban Poudret à cheval aux côtés de son papa. 

Ses enfants ne montaient pas tous à cheval et j’ai pu bénéficier de cette adorable ponette. Devant ma ténacité pour aller la monter, Monsieur de Rham me l’a donnée et j’ai pu la ramener près de chez moi. J’ai pu en profiter entre 10 et 13 ans. De temps en temps, elle faisait des petites épreuves de Puissance dans le jardin. Nous nous réunissions avec une quinzaine d’amis dans le jardin de mes parents les mercredis et les samedis pour faire de véritables concours… à pied, comme les Horsemen, dont je suis du reste très proche… puis la dernière épreuve, on ne la faisait pas à pied mais avec Daisy pour les 3-4 qui savaient un peu monter à cheval… mais elle était aveugle d’un œil, et ça, ils ne l’avaient pas tous bien remarqué. Du coup, elle s’arrêtait assez souvent. On sautait toutefois moins haut avec la ponette qu’à pied. À pied, on allait jusqu’à des parcours à 1m30-1m40: des derbys, des chasses, des Grand Prix, des Coupes des Nations des villages alors qu’à poney, on culminait à 1m. Après, j’ai un peu monté le cheval de mon père, des chevaux de manège… J’y allais le mercredi et le samedi avec ma sœur. Je n’ai néanmoins jamais été doué. Je n’ai fait que des petits parcours et j’ai très vite compris mes limites après avoir fait quelques très belles chutes. Je n’ai pas persévéré et je n’ai jamais rêvé de devenir cavalier de concours. Par contre, à l’âge de 12 ans, j’étais certain de devenir journaliste hippique. »

Votre papa était aussi un cavalier amateur ? 

« Oui, il était avocat. Il montait pour le plaisir. C’était d’ailleurs une tradition dans la famille de monter à cheval puisque mon arrière-grand-père, le colonel Henri Poudret, avait été commandant de la cavalerie suisse et du dépôt fédéral, c’est-à-dire du Conservatoire de l’équitation à Berne. C’était avant la première guerre mondiale, dès 1908. Il y avait donc une tradition du cheval dans la familleIl y avait une fibre du cheval. C’est grâce à cela et à mon père que j’ai hérité de cette passion, ma maman m’en ayant légué beaucoup d’autres, plus artistiques, esthétiques. »

Lorsque vous imaginez devenir journaliste équestre, comment voyez-vous votre métier ? Votre ambition est-elle directement de créer votre propre magazine ? 

« Ce qui m’attire, c’est « L’Année Hippique » des années 43 à 72, faite par Messieurs Cornaz et Bridel qui étaient deux Suisses et même deux Vaudois comme moi. Pour moi, c’est la Bible. Je me faisais porter pâle à l’école pour terminer de la lire. Je passais des journées entières à revoir les anciennes éditions. J’ai parfois presque l’impression d’avoir vécu le sport depuis les années quarante tellement je me suis plongé dans ces ouvrages et tellement ils ont été source de joies et de passions. Aussi parce qu’ils étaient faits avec beaucoup d’âme et de finesse. Quand on relit ces légendes qui faisaient dix lignes, on apprend énormément et on avait l’impression de voyager. En fait, je rêvais d’aller à Rome, à Dublin, à Hickstead, à Badminton. C’était mon rêve de me rendre sur ces concours, de suivre ces cavaliers que j’admirais tellement. Bien sûr, je les voyais au CHI de Genève, du début à la fin si je le pouvais, mais comme je n’étais pas très bon élève, j’étais parfois puni et il m’est même arrivé de manquer la Coupe des Nations… mais j’y allais le plus possible durant les dix jours que durait à l’époque le concours de Genève dans le vieux Palais des expositions. J’y vivais. Puis il y avait les courses de Morges et tous les concours en Suisse. J’espérais aussi voir les grands cavaliers à Lucerne ou à Saint Gall où mon père m’emmenait. On les voyait donc plusieurs fois et on louait la télévision pour les Jeux olympiques, que ce soit Mexico, Munich ou Montréal, pour voir les trois disciplines équestres. Je pense donc qu’au départ, mon rêve professionnel était avant tout de continuer L’Année Hippique. C’est un rêve qui aurait pu se réaliser… mais j’étais juste trop jeune. En 1972, lorsqu’ils ont arrêté, j’avais 15 ans. J’étais déjà un mini-journaliste hippique, j’écrivais dans plein de revues et je les avais rencontrés plusieurs fois. Nous nous étions liés d’amitié malgré notre écart d’âge. J’allais les voir et j’ai continué à le faire lorsqu’ils ont été à la retraite, ça me passionnait de discuter avec eux. Ils m’ont d’ailleurs légué leur extraordinaire collection de photos.

François-Achille Roch, que j’admirais beaucoup, m’a aussi légué ses photos. J’ai donc une vieille collection de 400 000 photos que je vais essayer de faire fructifier. Il faut les légender car aucune n’est accompagnée du nom du cavalier, du cheval, ni de l’endroit mais je me plonge là-dedans et j’adore ça… mais il me faudra une longue retraite. L’Année Hippique s’est arrêtée un peu trop tôt pour moi, à la fois à cause de leur âge mais aussi pour des raisons financières. C’est finalement Max E. Ammann qui a repris en 1978, puis avec les Hollandais de BCM… Là, ils m’ont demandé si je ne voulais pas le faire avec eux et j’ai décidé de collaborer mais je venais de me lancer, j’avais été un an à Paris. Je travaillais déjà pour plusieurs quotidiens et je projetais déjà de faire Le Cavalier Romand, je me suis donc dit que je n’allais pas m’embarquer dans cette aventure et je n’ai pas de regrets car ce n’était plus la même « Année Hippique ». En ayant été une année à Paris, je m’étais rendu compte à quel point j’aimais mon indépendance, à quel point cela faisait partie de mon caractère. Je pense que c’est une qualité importante quand on est journaliste. Ne pas avoir mis tous mes œufs dans le même panier, en travaillant pour six voire dix ou douze médias différents, ce qui est encore le cas aujourd’hui, me convient totalement. On se sent vraiment indépendant et c’est ça qui me plaît. »

Alban Poudret visite Rabat en marge de la coupe des nations du Morocco Royal Tour

À quel âge publiez-vous votre premier papier ? 

« J’ai commencé très jeune à faire un petit journal du CHV (Cercle Hippique Vufflanais), c’était sur l’équipe des gens qui sautaient dans le jardin de mes parents et le journal était quand même tiré à vingt exemplaires car on le vendait aussi aux tantes et aux grands-mamans ! Cinq francs par année, ça nous payait juste les photocopies. Cela a duré de mes douze à quinze ans… Le virus était complètement là. Durant cette période, lors du concours de Genève ou des Jeux olympiques, je faisais une page par jour en supplément. J’ai commencé à écrire dans la revue « Panache », qui était le magazine en Suisse Romande, lorsque j’avais treize ans. À quatorze ans, j’ai travaillé pour le « Schweizer Kavallerist » en Suisse allemande, et vers 15-16 ans, pour « Cheval Magazine ». J’écrivais déjà lorsqu’il y avait Genève, Saint Gall ou un autre concours en Suisse. À cet âge-là, je proposais mes services, j’étais tellement passionné et tellement sûr de vouloir faire ça que je me lançais. En classe, j’écrivais plus mes articles que je n’écoutais les cours. À dix sept, dix-huit ans, j’ai collaboré de manière très régulière pour Cheval Magazine et en 1976, pour Xavier Libbrecht, qui était devenu rédacteur en chef. À l’époque, on était un peu payé au lance-pierre et Xavier avait voulu me récompenser en m’offrant une invitation pour deux personnes et trois jours à Paris au Salon du Cheval pour voir le concours. Je suis parti avec mon meilleur ami et cela a été trois jours de rêve. Grand Prix gagné par Kevin Bacon, énorme émotion… puis le troisième jour, avant de reprendre mon train de nuit, j’ai remercié Xavier en lui disant que c’était le plus beau cadeau qu’on ne m’ait jamais fait en ajoutant « si un jour, il y a une place de rédacteur dans votre magazine, dites-le-moi ». Et il m’a répondu, « Ok, demain ! ».

Vous vous êtes donc lancé professionnellement ?

« Oui, je suis rentré en Suisse, j’ai annoncé à mes parents que je ne ferais pas d’études. Ce n’était pas évident pour mon père, prof d’université, qui pensait au moins que j’aurais pu faire une petite licence en lettres… finalement, j’ai fait mon service militaire un peu plus tôt pour pouvoir partir en France et travailler à « Cheval Magazine » mais entretemps, Xavier s’était un peu distancié du nouveau repreneur de la revue, M. Chehu père. Je ne suis donc resté que trois mois à Cheval Magazine puis ensuite, par solidarité envers Xavier, nous avons tous quitté le magazine… Mais là, annoncer à mes parents qu’après trois mois, j’allais peut-être revenir en Suisse, ça n’allait pas. Heureusement, j’ai pu travailler pour L’Éperon et L’Information Hippique qui, à l’époque, étaient deux revues distinctes dans lesquelles j’écrivais sous deux noms différents : le mien et Jean Lombard, Jean pour mon deuxième prénom puis Lombard pour mon idole, le grand cavalier suisse Frank Lombard. Xavier partant ensuite six mois aux États-Unis, il m’a permis de reprendre son job de correspondant au journal « L’équipe » durant cette période. J’ai foncé et ça a été fabuleux car j’ai pu travailler pour plusieurs médias différents et apprendre mon métier. Ce qui était au départ une déception – ne pas avoir ce contrat de salarié avec Cheval Magazine – est devenu une chance de monter un petit truc qui est toujours ma vie aujourd’hui avec plein de collaborations différentes. Après une année à Paris où j’habitais dans un petit atelier de peintre dans le XIVème arrondissement, un véritable endroit de rêve, je suis rentré en Suisse. C’était douloureux de quitter Paris mais après une année, je me suis rendu compte que les Suisses étaient des campagnards. Ici, nous avons la nature, le lac Léman, les champs tout de suite… la nature me manquait beaucoup. Il a alors été facile de travailler pour le quotidien « Le Matin », surtout grâce au fait d’avoir travaillé six mois à L’équipe et de revenir en Suisse avec ma petite pile d’articles de référence ; ça m’a ouvert des portes et finalement, c’était beaucoup plus utile que si j’avais eu une licence en lettres ! »

Alban Poudret et le chef de piste Grégory Bodo. 

La suite, demain !

Crédit photos : Julien Counet.

AuteurJulien Counet