Mise en cause des méthodes d'entrainement de Ludger Beerbaum : "toucher"... coulé ?

15 January 2022Auteur : Mélina Massias

Le 11 janvier 2022, la chaine télévisée nationale Allemande RTL a diffusé un reportage sur l’utilisation présumée de méthodes d’entrainement non autorisées de chevaux de saut d’obstacles de haut-niveau et sur d’éventuelles violations de la loi sur la protection des animaux.

Les origines du scandale 


Les images diffusées cette semaine sur une chaine nationale allemande sont le fruit d’une enquête de près de deux ans, menée sous la houlette du renommé journaliste Günter Wallraff. Connu pour ses positions sociales de lutte contre les inégalités, le journaliste travaille régulièrement pour la chaîne. Depuis 2012, il est apparu dans plusieurs reportages sous couverture sur RTL et a créé l’émission, qu’il réalise avec d’autres journalistes infiltrés « Team Wallraff - Reporter Undercover », qui recevait en 2014 le prix de la télévision allemande dans la catégorie Meilleur Reportage.

C’est dans le cadre de cette émission qu’ont été diffusées les images qui remuent le monde du saut d’obstacles. Pour cette enquête, la journaliste Sina Meyer s’est infiltrée dans les écuries du cavalier Ludger Beerbaum en se faisant recruter comme stagiaire marketing et a filmé des séquences d’entrainement où l’on distingue notamment un homme à pieds lever une barre dans les antérieurs d’un cheval - monté par un cavalier que la journaliste infiltrée a identifié comme étant Ludger Beerbaum - lors de la phase ascendante du saut. Dans ce reportage, la rédaction du magazine télévisé est unanime : ce que le spectateur voit sur les images s’appelle « barrer » un cheval. Cette méthode, qui vise a faire lever les jambes des chevaux plus haut au moment où les antérieurs rencontrent la barre, est interdite par la loi allemande concernant le bien-être animal, mais également par le règlement de la Fédération nationale allemande.

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Ludger Beerbaum barre-t-il ses chevaux ? 


Pour la Fédération allemande, première à prendre position par voie de communiqué au lendemain matin de la diffusion du reportage, la réponse n’est pas si simple et pour cause : le règlement allemand différencie le fait de « barrer » le cheval - méthode interdite - du fait de le « toucher », qui est une méthode autorisée. Et c’est peut-être là, tout le noeud du problème, en tout cas légalement. Comment différencier clairement le fait de frapper la barre dans les antérieurs du cheval du fait de seulement le toucher ? Contactée dès juillet 2020 par RTL concernant la règlementation des méthodes d’entrainement pouvant porter atteinte au bien-être des chevaux, la Fédération nationale est mise au courant par la chaine télévisée qu’elle dispose de matériel video et prépare une émission sur la méthode du « barrage » des chevaux. « La demande de RTL montre alors à la fédération que, malgré toutes les formulations existantes, il est difficile d'illustrer, de délimiter et de faire passer la différence entre le « toucher » autorisé et le « barrage » interdit », reconnait la Fédération. « En janvier 2021, la Fédération met donc en place une commission composée de représentants permanents et honoraires des associations équines et d'élevage, d'entraîneurs et de précurseurs dans les disciplines olympiques, ainsi que de scientifiques et de vétérinaires. La commission a pour mission de revoir les méthodes d’entraînement controversées et, si nécessaire, faire des suggestions de modifications des règles. L'objectif était de présenter les résultats d'ici fin 2021. Plusieurs réunions de la commission ont eu lieu en 2021, mais les travaux de la commission sont toujours en cours en raison de la complexité de la question des attouchements », indique à ce sujet la Fédération, qui insiste dans son communiqué sur le fait qu’elle a demandé à plusieurs reprises à la chaine télévisée de lui remettre la totalité du matériel video dont elle disposait afin de pouvoir analyser les images avec précision et prendre les mesures adéquates si nécessaire. Demande à laquelle la chaine n’a pas répondu positivement. Craignant que « la contribution de RTL ne porte pas sur le bien-être des chevaux ou sur la découverte d'éventuelles fautes, mais uniquement sur la scandalisation des scènes en cours, nous avons déposé une plainte contre X auprès de la police afin que les autorités puissent enquêter sur l'affaire. Nous espérons que les autorités obtiendront le matériel vidéo au cours de leurs enquêtes et clarifieront si la loi sur le bien-être animal a été violée ici », avait ainsi déclaré la secrétaire générale de la Fédération, Soenke Lauterbach, en mai 2021. Selon la Fédération, en novembre 2021, le parquet de Münster l’a informée que les enquêtes sur les personnes inconnues avaient été abandonnées.

La réponse de Ludger Beerbaum


Si ces démarches n’ont pas abouti de manière judiciaire, Ludger Beerbaum doit malgré tout aujourd’hui répondre à l’opinion public. Et la ligne de défense du « Kaiser » est claire : « Le reportage de RTL est manifestement faux, diffamatoire et calomnieux sur de nombreux points. Bien entendu, nous engagerons des poursuites judiciaires à son encontre. Il est inacceptable qu'il ait été secrètement filmé sur ma propriété privée. » Et le cavalier de s’appuyer sur le règlement national : « Les scènes d’entrainement montrées dans le reportage n'ont rien à voir avec la pratique illégale du « barrage ». Ici, des professionnels expérimentés ont appliqué la méthode autorisée de toucher. L'outil vu dans la vidéo répondait aux spécifications de la Fédération équestre allemande en matière de toucher autorisé : pas plus de trois mètres, ne pesant pas plus de deux kilogrammes. […] Le fait que la prétendue "enquête" de deux ans n'ait pu révéler que quatre scènes montrant le toucher d'un cheval prouve clairement que même la méthode d'entraînement autorisée n'est que très rarement utilisée ici et ne fait pas partie du travail quotidien », précise le cavalier mis en cause dans un communiqué qui liste également des imprécisions relevées dans le reportage et indiquant « que l’enquête manque d'expertise suffisante ». 

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Du grain à moudre pour la PETA

Que l’enquête manque d’expertise est tout à fait possible et pour cause : RTL n’est pas une chaine spécialisée dans les sports équestres ou hippiques, mais bien une chaine généraliste nationale. Et c’est peut être là le plus gros problème : les premiers spectateurs de ces images ont avant tout été des néophytes. Et peu importe qu’il s’agisse de « toucher » visant à éduquer le cheval et l’inciter à avoir un meilleur geste, ou de « barrage » coercitif qui vise à instiller dans l’esprit de l’animal que toucher la barre est synonyme de douleur : pour le grand public comme pour de nombreux initiés, toucher ou barrer revient au même et est écoeurant. Les associations animalistes, qui ont dans le viseur les sports équestres depuis de nombreuses années déjà, se sont évidemment saisies de l’affaire et l’antenne allemande de la PETA a d’ores et déjà déposé une plainte auprès du parquet de Munster contre le quadruple champion olympique. « La cruauté envers les animaux dans les sports équestres court comme un fil rouge à travers l'histoire », a déclaré Peter Höffken, spécialiste chez PETA, à des confrères allemands. « Cette industrie est clairement impossible à éduquer. » 

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Comme un air de déjà vu ? 

Dans cette déclaration, le représentant de la PETA fait référence au scandale de Stockholm de 1990. Lancée quelques semaines avant les Jeux mondiaux de Stockholm en juillet 1990 et après qu’une cassette video ait atterri sur le bureau de journalistes allemands, ce que l'on appelle désormais "l'affaire Schockemöhle" fait grand bruit dans les milieux équestres. Accusé - images à l'appui - de barrer les chevaux, l'ancien champion olympique Paul Schockemöhle entraine avec lui dans le scandale les cavaliers allemands et les sports équestres en général. « Cette technique s'appelle le barrage. Dans les milieux de la compétition, elle est connue de tous mais pratiquée à l'abri des regards indiscrets », pouvait-on alors lire dans les colonnes de la presse allemande.

Trente-deux ans après ce scandale, la stupeur est de mise en apprenant que les règlements de toutes les fédérations nationales n’ont pas tout bonnement rayé cette pratique des méthodes autorisées. Toucher, barrer… La différence est si subtile. Et quand bien même « toucher » le cheval pourrait être bien fait dans certaines conditions et être vu comme une éducation du cheval, les scandales autour de ces pratiques montrent bien que pour le grand public, elles ne sont pas acceptables. Les néophytes et les associations de défense des animaux remettent déjà en cause assez des méthodes utilisées dans les sports équestres (utilisation d’éperons ou de certaines embouchures, voyages et compétitions trop nombreux et récurrents pour les animaux…) pour que les acteurs du sport aient la volonté de défendre les pratiques vues dans le reportage. N’est-il pas tant de couler le « toucher » une bonne fois pour toute ?

AuteurMélina Massias