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06/06/2018

Patrizio Allori, entre culture et recherche de l'excellence. (2/3)

Quand faites-vous la démarche justement de vous intéresser au haut niveau que ce soit en dressage ou en obstacle ?

P. A. : « Vers mes quarante ans, j'ai commencé à être interpellé de manière de plus en plus régulière pour des chevaux complètement différents de mon équitation, pour des problèmes qui relevaient plus de troubles comportementaux. Néanmoins, lorsqu'on se retrouve à aller travailler un cheval de haute école, il faut avant tout comprendre ce que le cavalier veut faire avec son cheval même si ce n'est pas mon équitation. Je me suis retrouvé une fois confronté à un cheval islandais. Quand on voit ses petits chevaux construits à l'envers avec un corps particulier … on se demande ce qu'on fait avec la selle. J'ai demandé alors qu'on me montre ce que l'on souhaitait avec un bon cheval pour que je puisse voir comment je ressentais les choses et voir si je pouvais faire un petit peu mieux dans la recherche de cette performance, mais en étant plus lié à mon idée de la décontraction, de l'assouplissement tout en travaillant le dos et la travail de la tête. J'ai également été beaucoup sollicité pour des problèmes de comportement chez les étalons qui sont en fait uniquement des problèmes hiérarchiques. Aujourd'hui, je n'essaie pas de soigner uniquement les problèmes émotionnels mais également les problèmes biomécaniques pour que ce soit cohérent. Pour faire cela, il faut bien comprendre ce que le cavalier souhaite faire avec sa monture. Ce sont des choses que l'on doit comprendre en profondeur, ce n'est pas possible de traiter un problème en le regardant uniquement de manière superficielle. Monter sur un cheval et voir s'il est tranquille ne suffit pas par rapport aux exigences sportives. Il faut pouvoir lui demander de le rassembler, de se tenir sous les hanches, de pouvoir réaliser des exercices d'assouplissements. Quelqu'un comme Patrice Delaveau a besoin d'un cheval qui est un véritable ressort capable de s'engager et de s'allonger sur un parcours. C'est la même chose, il faut pouvoir se plonger dans la problématique, comprendre et l'étudier. Lorsque j'ai commencé à étudier la manière de procéder de Nuno Oliveira, je trouvais toutes les réponses aux problèmes que je ne trouvais pas spécialement dans le reining. Je ne trouvais pas non plus d'aspect vraiment technique dans la culture indienne car pour les indiens, une fois que le cheval est décontracté et qu'il a confiance en toi, on monte dessus et on y va. Il n'y a pas ce côté raffiné. Si vous vous trouvez face à des bisons sauvages et que vous devez faire 45 changements de pieds, ils le feront … mais sans savoir ce qu'est un changement de pied. C'est une monte instinctive qui est très fonctionnelle. On va d'un point A à un point B en gérant la vitesse mais sans se soucier de l'action des jambes et du reste. Il y a un sens instinctif de l'équilibre qui est très correct.

Il y a énormément de choses très intéressantes mais sans recherche technique. Lorsque je suis face à des chevaux intéressants comme ceux de haute école, je ne peux pas me permettre de me confronter à eux uniquement avec ce bagage. Il y a d'autres exigences. La haute école implique une recherche millimétrique dans un positionnement de l'équilibre qui demande beaucoup de technique. Ce n'est pas juste aller d'un point A à un point B comme dans la chasse au bison ou à la guerre. La vitesse et la décharge d'adrénaline apportent au cavalier une totale fusion avec son cheval, que seul Nuno Oliveira a réussi à transposer à la monte académique. Cette complicité de mouvement avec le cheval du corps sans les mains, à ce niveau-là, c'est très difficile pour moi de comparer … même si c'est clair que la culture indienne est moins technique . La technique, pour moi, c'est un instrument de langage que vous devez apprendre pour être cohérent dans la performance que vous voulez atteindre avec votre cheval. C'est vraiment ce qui m'a fait tomber amoureux de la philosophie de travail de Nuno Oliveira et c'est lui qui m'a fait me poser la question de savoir pourquoi cet homme travaillait de manière différente des autres. Pourquoi parler comme un indien dans les plaines, avec nos différences. Il explique comment vous devez être quand vous montez un cheval … pas comment le cheval doit être ! Tous les autres entraîneurs que j'avais croisés m'expliquaient comment le cheval devait être mais jamais un ne m'a dit comment je devais fonctionner à part quelques Cheyennes qui travaillaient de manière différente en disant « Toi, tu travailles toi-même puis tu te connectes à la nature. Ton énergie a la responsabilité de toutes les relations, c'est-à-dire tout ce qui est en contact avec toi ». Imaginez-vous avec un cheval stressé dans un rond ! La culture peut être appliquée de manière spécifique. Nuno Oliveira parlait de la même façon.  »

Prendre la décision d'arrêter la compétition, cela a été difficile ?

P. A. : « Non, pas du tout ! C'était un choix pour moi qui n'était pas difficile car ce que j'aime, c'est le travail technique : faire un changement de pied, Roll back, des arrêts glissés … ça j'adore ! Ça, ça me manque … mais je n'aime pas du tout l'ambiance des concours. Naturellement, je ne suis pas un compétiteur. Un jour un de mes amis s'est moqué de moi en me disant que j'étais vraiment nul car j'étais tout tendu … mais j'étais tendu car je n'apprécie pas ça. Lorsque je monte à la maison, je suis 10.000 fois plus performant. Trois jours avant un concours, j'arrêtais de manger. Je ressentais trop la responsabilité d'une année de travail qui se joue en trois minutes. C'est une question de caractère. J'ai des amis que ça ennuie de travailler à la maison et qui brillent au concours pour le show. Moi, c'est vraiment le contraire, j'adorais être à la maison avec ma musique dans mon manège pour travailler mes chevaux. J'adorais cela. Un ami a essayé l'hypnose sur moi pour tenter de faire passer mon stress pour les concours mais cela n'a jamais marché. Aujourd'hui, je prends du plaisir à faire mon travail. Si j'allais en concours, cela m'apporterait plus de travail mais voir des petits jeunes présomptueux avec de gros camions, je ne supporte pas cela. Tout est autour de l'esthétisme et le cheval est la dernière des priorités. Finalement dans un concours, il y a un tas de facteurs de stress mais rarement j'attends parler du cheval. S'il y a un problème, on fait une infiltration mais on ne cherche pas ce qui a créé le problème. Ce n'est pas un problème lié à une discipline : c'est un problème général. Le cheval est de moins en moins une priorité et plus vous devenez homme de cheval, moins vous supportez tout cela. Déjà lorsque j'étais jeune, je ne supportais pas cela, cela me retournait l'estomac … alors c'est vrai qu'au début quand vous aidez un gamin avec un poney, les gens vous regardent en vous demandant ce que vous faites et si vous ne perdez pas votre temps avec quelqu'un qui ne fera jamais rien … mais c'est un cheval et si je peux lui apporter un peu de tout ce que j'ai eu l'occasion d'apprendre et lui apporter une petite amélioration dans sa vie, c'est que j'ai passé une bonne journée et je pourrai bien dormir.

Je suis heureux et décontracté alors qu'avant, cela m'arrivait d'être de mauvaise humeur même lorsque j'avais gagné une compétition car je savais que vis-à-vis du cheval ce que j'avais fait n'était pas bien : que j'avais mis trop de pression sur un poulain qui ne méritait pas ça ou des choses comme cela et qu'au final, vous ne valez pas mieux que les autres car finalement, je fais des choses pour mon égo. A un moment donné, soit tu es un homme de cheval et tu craques, soit tu arrives à la conclusion que tu n'es pas un homme de cheval, tu es un compétiteur. Aujourd'hui, je préfère dépenser mon énergie à voir des enfants qui apprennent et font des efforts pour comprendre le cheval. Je suis heureux car je fais de mon mieux pour les chevaux. J'ai toujours voulu travailler dans le monde des chevaux et je me plais aujourd'hui dans mon travail. L'objectif, peu importe la discipline ou même dans les courses, c'est de pouvoir améliorer la qualité de vie du cheval. Je ne suis pas quelqu'un de très diplomate avec les gens car, et c'est d'ailleurs une des premières choses que je dis, je suis là pour les chevaux pas pour régler les petits soucis psychologiques des gens. J'essaie de pouvoir me mettre en condition cheval et pouvoir penser cheval. Les gens doivent faire un travail sur eux … mais je ne suis pas là pour leur faire effectuer ce travail, il faut aller voir un psychothérapeute pour cela. Je suis là pour donner des indications sur la manière dont les gens doivent travailler leurs chevaux mais je ne suis pas doué avec les gens, j'ai besoin de travailler sur moi-même à ce niveau et c'est ce que je fais tous les étés en retournant aux Etats-Unis. »

Comment vous êtes-vous retrouvé à animer des clinics à travers le monde ?

P. A. : « Au début, on m'a demandé un premier stage, je me suis déplacé puis des gens sont venus et ont voulu eux-mêmes en organiser chez eux. Les gens en ont parlé entre eux. J'essaie d'éviter les journalistes … mais c'est certain que lorsqu'on s'occupe d'un cheval d'une certaine notoriété, cela fait parler et cela donne suite à d'autres clinics et d'autres possibilités. Vous ne trouverez jamais de publicité sur mon travail. La seule chose qui me sert de lien avec les gens, c'est ma page facebook où je ne dis presque rien à part quelques trucs sur ma philosophie et tout le reste, c'est le calendrier. Je n'ai jamais voulu faire de press book ou tout ce genre de choses. Je ne veux pas jouer sur le côté commercial. Il faut que les gens soient motivés à venir travailler plus que parce qu'ils ont vu un site internet très fourni. Les gens qui ne me connaissent pas, c'est mieux qu'ils ne viennent pas. »


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