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La visite d'achat, le supplice de l'éleveur !

18 février 2020

Quel éleveur aujourd'hui n'a pas une anecdote à raconter sur une visite d'achat ? 

La semaine dernière, en visionnant les images d'un Grand Prix cinq étoiles où se classait un cheval passé par son écurie, une éleveuse s'insurgeait de voir une nouvelle ce cheval, refusé plusieurs fois à la visite et finalement cédé au tiers du prix initial, se classer au plus haut niveau. 

Quelques jours plus tard, Daniel Boudrenghien prend sa plume pour lui répondre. L'homme est très loin d'être un habitué des réseaux sociaux mais le sujet lui tient à cœur. " Il faut bien que quelqu'un en parle un jour. J'ai eu beaucoup de réactions positives à mon texte, même de la part de beaucoup de vétérinaires qui sont bien conscients du problème. Je sais que le client est roi... mais les gens sont aussi souvent mal informés. On ne prend pas en compte le drame que c'est pour l'éleveur de voir partir un bon cheval, parfois le cheval de leur vie, qui aurait dû compenser toutes les pertes qu'ils ont eues, bien en deçà de sa valeur, puis le voit gagner des épreuves au plus haut niveau. 

Un jour, j'ai rencontré un grand entraîneur de Steeple Chase. Nous avons beaucoup discuté et nous avons entre autres abordé le problème de la visite vétérinaire. Il m'a expliqué qu'il y a quinze ans, les vétérinaires étaient arrivés dans le monde des courses en expliquant l'importance des radios... comme cela a été le cas chez nous. Ils ont fait des radios, la moitié des chevaux ont été recalés pour les ventes... mais deux ans plus tard, ces chevaux évoluent déjà au haut niveau dans leur système... et ils ont vu des chevaux qui n'ont pu être présentés battre les chevaux "sains". Une grande réunion entre les socio-professionnels a été organisée et les visites d'achat ont été bannies du monde des courses !

Je ne dis pas que nous devons en arriver là mais je ne suis pas d'accord de voir débarquer des gens tel un messie pour pointer une infime petite chose en expliquant que peu d'autres vétérinaires l'auraient vu à leur place. J'aimerais que mon papier puisse faire en sorte que quand un vétérinaire arrive pour faire une visite, il explique à son client que son travail est nécessaire pour vérifier qu'il n'y a rien de grave mais qu'il n'y a pas de garantie absolue et qu'il se peut très bien que l'on trouve des petites remarques qui ne sont pas grave du tout, je trouverais cela juste." nous expliquera Daniel Boudrenghien, éleveur des affixes Sitte et du Houssoit, à la suite de sa publication. 

Ma chère Virginie,

 Il me semble que tu as fait un coup de sang (nos amis vétérinaires diraient une MYOGLOBINURIE) à propos de la fameuse visite vétérinaire d’achat.
Au lendemain de ta publication, les réactions ont été innombrables, elles allaient toutes dans ton sens et cela me paraît normal.
Au cours de ma longue carrière d’éleveur, cavalier, étalonnier et commerçant, j’ai vu arriver et progresser peu à peu ce qu’on appelle la « visite d’achat », jusqu’à ce qu’elle est aujourd’hui.
Il y a 40 ans, les acheteurs nous ont demandé soudain des radios des naviculaires car les scientifiques avaient découvert l’importance de la netteté de cet os dans la longévité d’un cheval de sport. A cette époque, la visite d’achat comportait 4 clichés !
Quelques années plus tard sont arrivées les radios de jarrets qui nous faisaient découvrir les chips et les éparvins. Nous tremblions de plus en plus à l’annonce de la visite d’achat… nous ne savions pas encore que nous n’en étions qu’à nos débuts ; en effet, dans les années qui suivirent, on ajouta les boulets, les grassets puis enfin la colonne vertébrale.
À cette époque, nous prenions tous les vétérinaires pour des dieux et nous pensions que leur science était immense ; Ces derniers nous donnaient des explications scientifiques étayées par des termes techniques qui nous éblouissaient. Nous ne comprenions rien à ces termes alambiqués… sans doute les vétérinaires non plus, mais ça leur donnait du vernis.
Cet éblouissement pour la science des vétérinaires a duré une bonne dizaine d’années jusqu’au moment où l’on a vu des chevaux qui avaient été refusés catégoriquement à la visite à 3,4 ou 5 ans et qui devenaient par la suite de grands cracks mondiaux qui glanaient des médailles olympiques, mondiales ou Européennes. On nous répondit que c’étaient de rares exceptions, nous l’acceptâmes.
Mais notre confiance aveugle ne dura que peu de temps puisque depuis 30 ans, on constate que la majorité des grands cracks mondiaux avaient été préalablement foudroyés à la visite vétérinaire lorsqu’ils étaient jeunes.
 Ils avaient donc été vendus pour deux francs-six-sous et voilà qu’ils gagnaient des millions !

 Parallèlement de nombreux chevaux qui revendiquaient une visite parfaite avaient des problèmes de boiterie toute leur vie et étaient incapable de faire carrière. 

 Il y a donc visiblement un problème d’efficacité avec cette fameuse visite d’achat telle qu’elle est aujourd’hui. 

 Je comprends bien qu’il a fallu un jour que des instances supérieures mettent au point un protocole qui permette aux vétérinaires les moins doués de quand même pouvoir réaliser une visite d’achat, mais lorsqu’on lâche dans la nature un vétérinaire peu doué équipé d’un appareil à rayon  X , la destruction commence.
Dans cette problématique de la visite d’achat, il faut tenter de ne pas perdre sa sérénité et raison garder car l’équation n’est pas si facile et il serait trop facile d’accuser tous les vétérinaires.
 Car nous les aimons, nos vétérinaires ; il nous arrive même de dire MON vétérinaire ; comme on dit ma femme ou mon mari.

 Les vétérinaires sont souvent gentils, parfois ils sont mignons, parfois même les deux à la fois.
 Mais redevenons sérieux, il faut prendre conscience qu’il y a aujourd’hui un fameux problème… Et le dire sans rancœur et sans méchanceté.

 Dans la profession de vétérinaire, comme dans celle de boulanger, de boucher, … il y a 5 % de cracks et 95 % de braves types qui font leur possible. 

 Lorsque j’étais gamin, j’accompagnais un vétérinaire généraliste de mon village qui jouissait d’une réputation redoutable dans la région. Lors de notre première rencontre, il me dit :
« Savez-vous, jeune homme ce qu’est le plus important dans notre profession ? »
« Non Monsieur »
« Que lorsqu ‘on quitte l’animal qu’on est venu soigner, ce dernier ne soit pas plus malade que quand nous sommes arrivés »
 J’ai souri à ce que je pensais une boutade et il me répondit sévèrement « Ce n’est pas une plaisanterie, Jeune Homme ! »

 Il m’arrive souvent de penser à ce vétérinaire qui s’appelait Henri Raviart lorsque je vois les méfaits de certains vétérinaires
Restons dans l’anecdote : un très grand marchand mondial me disait il y a 40 ans : « Les vétérinaires ne servent à rien, Quand ton cheval n’a rien, ils lui trouvent plein de choses et quand il a vraiment un problème, ils ne trouvent rien ou sont complètement à côté de la plaque »
 A l’époque j’étais jeune et je pensais que c’était une boutade.

 Mais redevenons sérieux et essayons de cerner la problématique de la visite d’achat.
Le commanditaire est le client qui achète le cheval ; il n’est souvent pas connaisseur (même s’il pense évidemment le contraire) pas sûr de lui et il veut des garanties.
Son premier garant est le vétérinaire en qui il a une totale confiance (Mon Vétérinaire !). Devant les tremblements du client, le vétérinaire commence lui aussi à trembler.
Les appareils à rayon X actuels sont très performants et il y a toujours un détail à trouver.
La conclusion la plus courante de nos jours dans la bouche d’un vétérinaire quand le client lui dit : » C’est grave Docteur ? » est : « Non cela n’a aucune incidence pour le sport mais c’est gênant pour le commerce »
 A tous les coups le client se dégonfle.

 Cette phrase est la plus imbécile qui puisse exister et je n’arrive pas à comprendre que la plupart des vétérinaires la ressortent tous les jours.
Réfléchissez un peu à l’ineptie de cette phrase :
 « Cette petite remarque ne handicapera jamais le cheval dans sa carrière, mais elle est très gênante pour la revente » !

 Ma conclusion est que la visite vétérinaire d’achat d’un cheval de sport est un métier de super spécialiste. Ce vétérinaire spécialiste doit être un parfait homme de cheval qui connaît le sport moderne comme sa poche.
 Si ce n’est pas le cas, on tombe dans « Martine fait une visite d’achat »

 On ne m’enlèvera pas de l’esprit que la seule personne capable d’évaluer sûrement la santé d’un cheval est celle qui le monte ou le manipule tous les jours.
Faire une évaluation de la santé en 1 heure est une fantaisie.
 Le protocole de la visite d’achat actuelle ne représente que 20% de la santé d’un cheval.

 Les réflexions que nous faisions ici sur la visite d’achat sont également valables dans le domaine de la gynécologie : lorsqu’on lâche dans la nature un(e) incompétent(e) avec un échographe, les dégâts commencent surtout lorsqu’on insémine « en profonde » avec une seule paillette de semence congelée à des prix élevés.
 À tous les coups, si la jument n’est pas pleine, la faute incombera à l’étalon qui ne fournit pas de bonne semence.

 En conclusion, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit ; la visite d’achat ne doit peut-être pas disparaître mais il est grand temps de la dépoussiérer et il faut cesser de jouer la comédie actuelle. 

 Il semblerait d’ailleurs que de plus en plus de bons clients commencent à fermer les yeux sur ce qu’on appelle des anomalies radiographiques et achètent quand même cher des chevaux ayant des remarques « acceptables »
 C’est une embellie.

 Les éleveurs sont des moutons, c’est bien connu ; ils acceptent depuis des décennies des conclusions qui sont en définitive très peu scientifiques. 

 Si le monde vétérinaire veut conserver cette manne économique qui tombe du ciel sous forme de visites d’achat, il est grand temps qu’il prenne conscience de l’urgence des aménagements de cet examen qui s’imposent impérativement aujourd’hui. 

 Alors que les plus grands vétérinaires , qui soignent les chevaux de haut niveau nous disent tous les jours que ces détails radiographiques n’ont que peu d’importance et qu’aujourd‘hui tout se soigne, les autres nous disent que c’est très grave et qu’une carrière est inenvisageable.

 Il est grand temps que tout le monde se mette d’accord et surtout que de nombreux praticiens se mettent à ETUDIER plutôt que répéter ce qu’ils ont lu dans un livre ou sur internet.
 Un grand symposium entre les bons éleveurs, les grands marchands Européens, les facultés vétérinaires, les praticiens et les vétérinaires du Top mondial s’impose aujourd’hui si l’on veut sortir d’une situation malsaine où toutes les corporations sont mal à l’aise.

                                                                                                                                         Daniel Boudrenghien